Rétrospective Lars von Trier au festival Premiers Plans d'Angers, du 19 au 26 janvier 2014.
On ne présente plus Lars von Trier, qui compte parmi les cinéastes les plus radicaux, audacieux et novateurs d'Europe (continent qui hante d'ailleurs particulièrement tous ses premiers films). Depuis plus de 30 ans, il a construit une oeuvre dense, faite de motifs obsessionnels, d'explorations narratives, de tentatives picturales -réussies- et de ruptures… Film après film, et film contre film… Chaque nouveau projet est une petite révolution, parfois en contradiction avec le précédent. Expérimentations plastiques et techniques des premiers films (The Element of Crime, Europa), pastiches de documentaire (Le Direktor), incursion dans la série (le sublime Hôpital et ses fantômes), Lars von Trier explore et invente des dispositifs ; une simple caméra vidéo légère pour filmer Les Idiots, une autre à l'épaule pour réinventer le mélo dans Breaking the Waves, cent autres pour accompagner les chorégraphies de Dancer in the Dark, quelques accessoires et marques au sol placés sur un décor de studio pour recréer l'Amérique (Dogville, Manderlay)… Rares sont les cinéastes qui prennent ces risques et ne cessent d'explorer le langage du cinéma, d'inventer de nouvelles manières de conter... Les polémiques provoquées ou suscitées par Lars von Trier ont parfois pris le pas sur la réception de ses films, comme en témoigne la sortie de son nouvel opus en janvier, invisible jusqu'à présent et déjà controversé : Nymphomaniac. Cette rétrospective est l'occasion de (re)découvrir toutes les facettes de son oeuvre et d'affirmer sa place stimulante et unique dans le cinéma d'aujourd'hui.
voir ou revoir ce film très fort... en version originale
LA CRITIQUE TELERAMA LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 18/10/2000
Pour Alice au pays des maléfices Trois grondements sourds crèvent les ténèbres. Trois vibrations sablonneuses à la Gustav Mahler, suivies d'échappées triomphales de cuivres gonflés à bloc, dignes de la bande originale d'Autant en emporte le vent. Ce sont les premières notes de Dancer in the dark, que Lars von Trier fait jouer dans le noir, comme l'ouverture d'un opéra tragique. Qui pousse ce triple gémissement étouffé dans la nuit ? L'alarme affolée d'un sous- marin en perdition ? La gorge enrouée d'une baleine traquée, aux frontières de la mort ? C'est Selma, l'héroïne borderline de ce mélo lyrico-punk, qui nous envoie ses ondes fulgurantes et glaçantes, que nous recevons de plein fouet, comme des aveugles aux quatre autres sens surdéveloppés. Tout au long du film, son cri de guerre commencera toujours sur ce mode ternaire, tel un SOS en morse : trois battements de mains sur une boîte à bonbons, trois coups d'index sur une bouche d'aération, trois claquements de talon sur un carrelage... Selma, l'ouvrière tchèque aux épaisses lunettes, n'appelle pas au secours pour sa pomme mais pour celle de son fils, un timide gringalet de 12 ans, pâle comme un ciel d'hiver. Lentement gagnée par la cécité à cause d'une maladie héréditaire, elle économise sou après sou pour payer à son enfant l'opération chirurgicale qui lui épargnera ce même et sale destin. Quand sa tirelire disparaît, subtilisée par un voisin flic malintentionné, les lendemains de Selma se mettent à chanter d'une tout autre voix. Celle de la dernière chance, coléreuse, virevoltante et suicidaire... Selma fait partie de ces apparitions miraculeuses qui laissent des cicatrices indélébiles sur les rétines. Impossible d'oublier ce visage de poupée givrée, ces yeux sans paupières et cette bouche sans lèvres qu'on croirait sculptés au canif par un Père Noël inuit... Impossible de rester de marbre devant ce sourire suppliant de Zazie dans le pétrin et cette démarche serpentine d'Alice au pays des maléfices... Le magnétisme brutal de cet elfe incandescent tient d'abord à son interprète, Björk, qui s'est immolée pour le rôle. Qu'elle s'époumone « Ziss iss a miou-ssi-kââl » avec son accent à couper au pic à glace, qu'elle fasse le petit hérisson en chandail jaune, roulée en boule sur les cailloux d'une voie ferrée, qu'elle enfile dix mille barrettes à cheveux sur une plaquette de carton en tirant la langue, la chanteuse s'aventure dans des aires de jeu jamais défrichées. A vif, comme une tortue arrachée de sa carapace, elle joue les funambules sur une ligne à haute tension : le mélodrame flamboyant. D'emblée, elle se jette aux lions, rejoignant le cercle très fermé des idoles du genre. Mais Björk ne marche pas sur la trace de ses grandes soeurs tragédiennes, de Lilian Gish à Gena Rowlands. Elle les devance d'un bon pas de patineuse de Saint-Gui, lancée dans un hors-piste périlleux et spectaculaire. C'est qu'elle est suivie par une caméra engagée dans un combat proche du sien : exprimer toutes les formes d'émotion existantes, de la plus criante à la plus enfouie. Comment suivre les mauvais esprits qui accusent Lars von Trier de faire inutilement le grand huit avec un objectif mal réglé ? Jamais, peut-être, cette image traditionnellement remuante n'a été autant justifiée. D'abord, parce qu'elle est le reflet exact de la vision incertaine que Selma, malvoyante, a du monde. La caméra semble avoir été greffée sur sa cornée. Aucune facilité de cinéaste provocateur dans cette façon de filmer les visages aux contours qui se brouillent sans crier gare, ces sourires qui se raccourcissent en grimaces, ces mouvements qui se réduisent à de vagues bruits dans la brume. Telles sont simplement les épreuves quotidiennes endurées par les yeux de Selma... Sachons donc gré à Lars von Trier d'utiliser ses convictions « dogmatiques » à des fins si empathiques et de suivre le combat de son héroïne comme s'il était sur un canot de sauvetage en mer et qu'il tendait la main à une noyée. Mais Selma veut nager sans aide. A ses yeux, une seule bouée fiable et solide : l'amour du cinéma. Pour oublier la tragédie de sa vie, elle se rêve star de comédie musicale, juchée sur un gâteau géant, à chanter de drôles d'histoires de « gouttes de rosée et moustache de chat ». Là encore, Lars von Trier balaie les lieux communs qui traînent devant sa porte pour en tirer des poussières d'étoile. D'une évidence battue et rebattue (le pouvoir de l'imagination sur l'adversité), il fait une révélation dopante. Chaque séquence musicale se transforme en expérience chimique explosive illustrant sa théorie du bonheur. Il suffit d'un rien pour que l'esprit de Selma s'évade. Avec elle, le moindre mouvement devient chorégraphie, le moindre bruit, musique. Le choc d'une enclume, l'essieu d'une locomotive, le crissement d'un crayon à papier. Même le silence peut casser les oreilles, comme dans cette ahurissante séquence où Selma vient de commettre un meurtre malgré elle. Aucun son n'émerge de son gosier béant, asphyxié par trop de sanglots retenus. Aucune note ne sort du 33-tours en bout de course qui continue de tourner à côté d'elle, sous un saphir impassible. Aucune musique n'affleure au bout de ses doigts ensanglantés qui pianotent hagards dans les airs. Et pourtant, ce sublime ballet mutique assourdit autant qu'une fanfare cacophonique. Avant de laisser place au chant réel de Selma, qui fredonne sa résurrection utopique, pendant que son fils assure « Tu as fait ce qu'il fallait », avec la voix cristalline des anges du Requiem de Fauré... Transformer la vie en songe est donc affaire de volonté. Sans doute aussi de naïveté. Et d'inconscience. Le travail des deux actrices du film en est bien la preuve. L'ultime magie de Dancer in the dark vient sans doute de cette troublante mise en abyme. « T'aimerais pas être dans un grand film ? » susurre Selma à sa copine Cvalda. A moins que ce ne soit Björk à Deneuve. Sous le canevas de ce mélo étincelant à la Douglas Sirk se cache un ouvrage secret, plus fragile et plus imprévu : un documentaire sur la métamorphose de deux stars, prises dans une toile d'araignée scintillante, se débattant comme des diablesses pour sortir grandies de l'épreuve. D'où cette impression de film à deux vitesses, boiteux et hésitant, s'autorisant de folles embardées expérimentales loin du scénario, comme cette étrange scène de fou rire entre les acteurs, éparpillés sur un chemin boueux, visiblement filmés hors jeu, à leur insu... L'enjeu était de taille pour Björk. L'affaire est entendue, digérée, pardonnée, récompensée. Mais il l'était tout autant pour Catherine Deneuve. L'audace de sa composition reste la cerise sur le gâteau. Une cerise à l'eau-de-vie, entièrement artisanale, soudain sortie de son bocal. Qui eût cru que l'actrice, pourtant rompue aux anticompositions chez Jean-Pierre Mocky ou Philippe Garrel, se laisserait tenter par ce rôle insensé ? Se faire surnommer Cvalda, alias « la bonne grosse », vider un plat de nouilles en laine sur la tête de Björk, marmonner sans raison « J'aboierai pas » pour se mettre à pousser des ouaf-ouaf boudeurs dans un coin, faire de la figuration dans un ballet en tapant des mains sur une table, le sourire aux lèvres... Rien ne lui fait peur. Tout l'illumine. Ange gardien de Björk à l'écran, comme elle le fut dans les coulisses du tournage, elle forme avec sa jeune protégée un duo féerique aux pouvoirs infinis. Les deux fonceuses auraient pu s'entre-dévorer. Elles ont choisi de s'entraider, et de donner sans compter. Sans doute portées par cette foi aveugle dans l'art que Selma chante avec une ferveur contagieuse : « C'est une comédie musicale... Et il y a toujours quelqu'un pour me rattraper quand je tombe... » - Marine Landrot Contre Chantage à l'émotion Björk et Lars von Trier. On ne pouvait rêver affiche plus excitante. De tels trafiquants de formes nouvelles, unis pour ressusciter la comédie musicale, ça ne pouvait que voler très haut. A moins d'une alchimie incompatible. Ça s'est déjà vu, un rendez-vous manqué entre deux grands artistes. Ici, ça crève les yeux. Panne d'entente réciproque Björk a suffisamment dit que ce tournage fut houleux pour qu'on l'écoute. Panne d'inspiration, tout simplement, camouflée tant bien que mal dans un écrin au modernisme pâlot. Comment ce film, ni fait, ni à faire, plus soûlant qu'autre chose, a-t-il pu produire un tel aveuglement collectif à Cannes ? Le public était-il à ce point en manque d'émotion à bon marché ? Au Danemark, où le film est sorti le mois dernier, la presse parlait de « pornographie sentimentale ». Pas faux, tant le film joue pratiquement de tous les plans du chantage à l'émotion. Selma est ouvrière et fille mère. Elle devient aveugle. Soit. Après, on a du mal. Pourquoi faut-il précisément qu'elle choisisse un boulot impossible, qu'elle s'échine jour et nuit sur une machine dangereuse ? Pourquoi son amoureux n'est-il qu'un benêt ? Et le flic qu'un salaud ? C'est tellement gros qu'on en vient à imaginer Lars von Trier, maso et provocateur, en quête des clichés les plus chargés. Pourquoi ? Pour que symphonie et danse n'en soient que plus belles et libératrices, pardi. Seul intérêt du scénario : la part de monstruosité de Selma, qui a eu un enfant en sachant qu'il serait un jour malade. Et après ? Après rien, ou presque. Selma : monstre ou sainte, ou les deux. Dans le genre binaire, le film se pose là, bardé d'un arsenal d'effets très reality-show qu'on croyait révolus. Le plus percutant : les zooms systématiques sur les visages noyés de larmes. Et Dieu sait si l'on pleure souvent ! Chemin de croix, sacrifice, sanctification. Tout cela était déjà à l'oeuvre dans Breaking the waves, film autrement plus abouti, où la grâce lyrique n'excluait pas la nuance ni le mystère. L'auteur de ces lignes a toujours trouvé Lars von Trier passionnant, considérant notamment Les Idiots ou L'Hôpital et ses fantômes comme des réalisations majeures de ces dernières années. Son originalité, sa virtuosité, sa capacité rare à expérimenter toutes les formes du cinéma (et de la vidéo) sont d'ailleurs manifestes à travers plusieurs séquences (celle du train est magistrale). Mais ces morceaux de bravoure chorégraphiques représentent à peine quinze minutes dans un film de deux heures vingt ! On pourra à la limite objecter que le combat de Björk « contre » le film et le combat de Lars von Trier contre lui-même produisent un chaos singulier, parangon possible d'un cinéma hybride et pulsionnel, volontairement incomplet, antiformaté, anti-belle ouvrage. N'empêche, le vrai moment troublant, c'est encore ce long et très gonflé noir total, au moins trois minutes, au tout début. Une musique s'éternise dans le vide obscur et sonne comme un finale. En somme trois minutes pour dire l'impuissance du cinéaste à produire des images dignes de sa muse - Jacques Morice

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