Le plus grand festival de cinéma au monde a commencé, avec ses abonnés, ses inconnus, sa magie, son hystérie... et déjà quelques polémiques.
Quelques coups de coeurs : "Eau argentée, Syrie autoportrait", "Winter sleep", "Mr Turner", "Timbuktu"...
« Eau argentée, Syrie autoportrait » :
mille et une images de Syrie, et un miracle
LE MONDE - 17.05.2014
Sélection officielle – Hors compétition – Séance spéciale
Vendredi 16 mai, 17 heures et des poussières, salle du Soixantième. On y donne un film nommé Eau argentée, Syrie autoportrait. Les coréalisateurs, tapis dans la pénombre des marches qui mènent à la salle, attendent qu'on les appelle sur scène. Lui est replet, une barbe grise mange son visage aux yeux brûlants, il porte une chemise blanche. Elle est d'une beauté vulnérable et fiévreuse, semble au bord de l'épuisement, a jeté une étole rouge sur sa robe noire. Ils se tiennent comme des enfants, les visages tout proches. Elle est blottie dans ses bras, il l'enlace, lui caresse paternellement les cheveux. Dans la salle, où des spectateurs avertis connaissent leur histoire, l'émotion n'est pas moins intense. Il faut dire que ce couple, voici encore quelques heures, n'avait jamais été mis en présence.
Jamais « séance spéciale » n'aura donc à ce point mérité son nom. D'abord, le film est un incontestable chef-d'œuvre. Ensuite, il vient de Syrie, pays dont le martyre, toujours en cours sous nos yeux qui se détournent, est une plaie vive qui entaille l'humanité tout entière. Son auteur, Ossama Mohammed, 60 ans, réfugié à Paris depuis 2011, l'a coréalisé à distance avec une Syrienne de Homs de 35 ans inconnue de lui, Wiam Simav Bedirxan, qui a filmé le quotidien de la ville assiégée depuis trois ans. Et voici que la récente reddition de la « capitale de la révolution », quelques jours avant le Festival de Cannes, rend soudain possible leur rencontre. La jeune femme, très affaiblie, a été conduite jusqu'en Turquie, et a atterri vendredi matin à l'aéroport de Nice pour présenter le film dans l'après-midi.
Cette histoire magnifique, parce qu'à la fois tragique et miraculeuse, pourrait faire l'objet d'un film hollywoodien dont on stigmatiserait l'invraisemblance. Elle est pourtant telle que le hasard et la nécessité l'ont rendue possible. Tout commence à ce même Festival de Cannes, le samedi 14 mai 2011. Ce jour-là, alors que le conflit monte en puissance en Syrie, Ossama Mohammed est invité par la Quinzaine des réalisateurs à participer à un débat portant sur le cinéma sous la dictature. Tempérament lyrique au verbe de feu, il n'y mâche pas ses mots, au point que les amis restés au pays lui déconseillent d'utiliser son billet de retour. Le cinéaste s'installe alors à Paris.
En février 2012, alors que nous le rencontrons pour évoquer avec lui le mouvement de résistance artistique et populaire à l'oppression, Ossama Mohammed est un homme mis à vif par la langueur de l'exil, vibrant corps et âme pour la révolution en cours.
Deux ans plus tard, quelques jours avant le début de ce Festival de Cannes, nous le retrouvons durement accablé par le cours de l'Histoire syrienne, mais en même temps heureux d'avoir pu mener à bien son combat personnel : « Cette révolution s'est faite aussi par les images. Elle a été, de manière inédite, une guerre des images qui a mobilisé les deux camps. En tant que cinéaste, je devais en prendre acte. J'ai longtemps cherché, jusqu'au jour où j'ai reçu, à la Noël 2011, par Facebook, le premier courrier de cette jeune femme, Simav, dans lequel elle me disait qu'elle avait décidé de filmer pour ne pas mourir, en me demandant des conseils. Ce message a été pour moi un moment de vérité, j'ai compris que c'était une opportunité artistique qui nous était offerte et au fur et à mesure que nous échangions, chaque message pouvant aussi bien être le dernier, j'ai compris que le film, c'était nous deux, et à travers nous deux et les images de Simav, le peuple syrien tout entier. »
Durant les onze mois qui suivent cette première prise de contact, Ossama Mohammed consacre tout son temps à deux choses essentielles. Il répond à Simav et discute avec elle des partis pris du film. Il collecte également sur YouTube le maximum d'images du conflit, de toutes origines et de toute nature, réfléchit à la manière de les sélectionner et de les organiser.
On retrouve ces deux matériaux distincts dans le film, dont il faudrait tout de même bien dire un mot. Car si l'histoire qui l'a fait naître est bouleversante, le film, joyau noir extrait du désastre, ne l'est pas moins. Deux périodes y sont lisibles, retraçant l'évolution chronologique du conflit.
La première partie est, comme disent les Anglo-Saxons, un found footage, un pur film de montage collecté dans les archives aléatoires de YouTube, qui retrace les débuts fervents de la protestation puis le durcissement d'un conflit qui tourne rapidement à la barbarie. Le cinéaste ne s'interdit pas d'y montrer le pire : des images de torture prises par les sbires du pouvoir pour terroriser l'ennemi.
Il y a cette pensée profondément enracinée chez Ossama Mohammed que le cinéma peut tout montrer et, partant, tout sauver, jusqu'aux images de l'abjection. Il y a cette idée, aussi, que toute image enregistrée, quel qu'en soit l'auteur, doit être inscrite dans ce film, qui veut témoigner de ce que fut – dans la joie et dans le sang, dans l'espoir et dans l'abandon, dans l'héroïsme et dans l'infamie – la grande tragédie collective syrienne. Ainsi s'explique son incipit : « C'est un film de mille et une images prises par mille et un Syriens et Syriennes, et moi. » Ainsi se comprend, d'emblée, l'enchaînement des deux premières séquences : la naissance d'un bébé par temps de guerre, aussitôt suivie du corps recroquevillé d'un adolescent humilié et torturé dans une cave. Que raccordent ces deux images ? La nudité des corps, le dénuement humain, le désir d'un film total, enlevé de la naissance à la mort, de l'innocence à l'ignominie.
Et c'est la seule facture de ce film – telle une grande rêverie élégiaque et carnassière, écarquillée de beauté et d'horreur – qui rend tolérable ce parti pris. La voix blanche du cinéaste, les cartons chapitrés, les fondus au noir, les coupes du son et les décharges de couleurs, les effets de fragmentation et de décomposition, les failles de l'encodage numérique, la musique déchirante de Noma Omran, tout ce qui en somme attaque l'intégrité de l'image, et lui permet paradoxalement de montrer, sans l'obscénité qui s'attache à cette plénitude, et l'horreur et la beauté. Film baudelairien donc, qui s'empare de l'informe (le chaos voyeuriste de YouTube, la barbarie de la répression) et l'élève à un haut degré de célébration cinématographique.
Le deuxième temps du film se fixe dans Homs assiégée. Fin de la guerre de mouvement, début de l'enlisement, isolement de la résistance, faim et massacre organisés, bombardements quotidiens, préfiguration du tableau final d'apocalypse. Ici éclate un autre film, nourri des seules images de Wiam Simav Bedirxan.
Simav enfermée à Homs, qui filme enfants vivants et enfants morts avec la même douleur et la même tendresse, Simav qui continue Rembrandt et Soutine dans ces animaux écorchés au regard qui vrille, Simav qui se fait le bras armé du cinéaste-poète devenu présence en absence, Simav (« eau argentée ») qui donne son nom à ce film dont on aura compris qu'il est le tombeau de la souffrance syrienne, le cri des morts sans voix qui nous regardent désormais au fond des yeux.
Simav qui grimpe enfin, soutenu par son partenaire, sur la scène du Festival de Cannes, et le couple, suffoqué d'émotion, qui n'a la force de rien dire, devant une salle qui n'a pas la force de lui répondre. Moment rarissime, même à Cannes.
Passée en quelques heures du carnage syrien à la promenade cannoise, la jeune femme, exténuée, nous accorde pourtant quelques instants. Rien d'évident. D'autant que la jeune femme est absolument désarmante. Son seul désir, dit-elle, est « de retourner au plus vite en Syrie », son seul message en venant à Cannes aura consisté à clamer « le droit pour chaque Syrien d'habiter sa terre en paix ».
Simav n'a été militante d'aucun parti, ne s'est engagée dans aucun combat. Elle qui « en tant que femme, en tant que non voilée et en tant que Kurde » n'a jamais trouvé sa place dans la société syrienne, n'a cherché qu'à se rendre utile aux victimes.
Filmer lui est ainsi devenu essentiel : « Je suis partie à Alep acheter une caméra que j'ai fait entrer clandestinement à Homs, j'ai contacté Ossama, et je me suis mise à filmer sans pouvoir m'arrêter. Même en dormant, je tenais la caméra. Je crois que si j'ai survécu, c'est grâce à cette caméra : elle était comme un cœur qui battait, et Ossama à Paris était le cordon ombilical qui me reliait à la vie. » Diffusion sur Arte au mois de septembre, et sortie salle sérieusement envisagée par le producteur Serge Lalou au vu de l'émotion cannoise.
Film syrien d'Ossama Mohammed et Wiam Simav Bedirxan (1 h 32). Sortie en salles non communiquée. Diffusion sur Arte en septembre.
« Winter Sleep » : l'hôtel Othello, théâtre de la vie
LE MONDE - 17.05.2014
Sélection officielle – En compétition
La dernière fois qu'il était venu à Cannes, Nuri Bilge Ceylan avait émerveillé les festivaliers avec Il était une fois en Anatolie. Trois ans plus tard, le voilà de retour avec Winter Sleep, film magnifique qui confirme le réalisateur turc dans son statut de grand auteur de cinéma. Winter Sleep est un film long (3 h 16), qui procède par conversations successives entre les différents protagonistes ; c'est un film qui se déploie dans la durée, et qui vaut tant par sa construction formelle remarquablement maîtrisée que par son propos, moral et philosophique.
Quelque part dans les majestueux paysages enneigés d'Anatolie centrale, accroché à des rochers lunaires et perdu au milieu de maisons troglodytes, se trouve l'hôtel Othello. Aydin, son propriétaire, est un ancien acteur fortuné qui a entrepris d'écrire une histoire du théâtre turc. Au mur de son bureau trônent deux affiches : l'une du Caligula de Camus, l'autre d'Antoine et Cléopâtre de Shakespeare. Camus, Shakespeare, auxquels il faudrait ajouter Tchekhov, voilà bien les auteurs dramatiques auxquels on songe en voyant cette fresque anatolienne.
Dans son hôtel, qui en cette période hivernale n'est fréquenté que par deux touristes japonais et un motard voyageur, Aydin vit avec sa femme, Nihal, sa sœur, Necla, et son homme à tout faire, Hidayet. Sa fortune, qu'il tient de son père, lui permet de posséder des biens partout dans la région.
C'est l'un des thèmes du film : comment assumer le fait d'être riche lorsque l'on vit au milieu de gens en grande difficulté, certains n'arrivant même plus à payer leur loyer ? Dans une des premières séquences, le ton est donné lorsqu'un petit garçon balance un caillou dans une vitre de la voiture d'Aydin. L'accident est évité de justesse. Revêche et silencieux, le petit bonhomme ne supporte pas les humiliations que subit son père endetté de la part de ce propriétaire apparemment insensible à la détresse d'une famille pauvre.
UN COUPLE EN CRISE
Ensuite, de conversations en conversations, le film va se resserrer sur le couple que forment Aydin et Nihal. Lui, possessif et cultivé, écrit des éditoriaux dans La Voix de la steppe, l'hebdomadaire local. Nul regret de ne pas écrire dans des journaux de plus grande notoriété. Ainsi qu'il l'explique à se femme : « Mon royaume est certes petit, mais j'y suis roi. » Douce et attentive aux autres, Nihal est une femme très belle, éprise de morale et de liberté. Et si la vie qu'elle mène dans ce coin perdu ne lui convient pas, elle est prête à bien des concessions pourvu qu'elle parvienne à donner du sens à ce qu'elle fait.
Tout au long du film, Ceylan alterne l'infiniment grand des paysages anatoliens avec l'intimité sous tension des conversations entre le comédien devenu hôtelier et les deux femmes qui vivent sous son toit. Comment combattre le mal ? Et d'ailleurs, le faut-il ? Doit-on se sentir coupable pour les autres ? Comment échapper à l'ennui ? Tandis qu'Aydin ne cesse de discuter, son livre, lui, n'avance pas.
A la moitié du film apparaît un nouveau personnage, Levent, l'instituteur du village. Il sera, à son corps défendant, le catalyseur de la crise du couple. Sympathique, cultivé, lié d'amitié avec Nihal, on sent poindre chez lui l'envie d'en découdre avec l'ancien comédien devenu notable.
A quoi bon ? Nihal (magnifiquement interprétée par Melisa Sözen) semble à présent hors d'atteinte, coincée entre ce mari prêt à tout pour rester avec elle et son envie de fuir. L'amour semble devenu accessoire. Peut-être pense-t-elle alors à Camus et au fait qu'on ne peut tout détruire sans se détruire soi-même ?
Film turc de Nuri Bilge Ceylan avec Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbag (3 h 16). Sortie en salles le 13 août.
« Mr. Turner », ou la fureur de peindre
LE MONDE - 16.05.2014
Sélection officielle – En compétition
Dans un roman de Dickens, Joseph Mallord William Turner serait un personnage secondaire. Un excentrique qui s'exprime par grognements, affligé d'un appétit sexuel qui se heurte à son physique peu avenant et au puritanisme qui resurgit avec l'accession au trône de Victoria. Mr. Turner vit avec son vieux père et une servante que tout le monde tient pour une simple d'esprit. Et l'écrivain ajouterait sans doute qu'« il avait acquis une certaine réputation grâce à ses marines ».
Depuis sa mort, en 1851, Turner est devenu une figure centrale de l'art occidental, l'homme qui a ouvert le passage vers l'impressionnisme, vers l'abstraction même. La contradiction entre la médiocrité ordinaire d'une existence et la singulière beauté d'une oeuvre est au centre du grand film (par la durée, l'ambition et la réussite) que Mike Leigh consacre aux vingt-cinq dernières années de la vie du peintre. On découvre un homme jouissant d'une célébrité et d'une prospérité enviables. Ses collègues de l'académie royale le tiennent pour un excentrique, mais la noblesse, qui doit décorer ses demeures, lui assure des revenus constants. L'artiste est un mufle atroce avec les femmes, que ce soit la mère de ses deux filles, qu'il a refusé d'épouser, ou sa servante Hannah Danby (Dorothy Atkinson). Le seul être auquel il manifeste de la tendresse est son père, qui fut barbier à Covent Garden.
L'ILLUSION D'UNE VIE ORGANIQUE
Le récit chronologique détaille les événements connus de la vie de Turner : la mort de son père, sa rencontre avec une veuve qui devint sa compagne illégitime, le déclin de sa popularité, l'évolution de sa manière de peindre, qui le mit hors de la compréhension de ses contemporains. Si Mike Leigh met deux heures et demie à raconter cette marche vers la mort, c'est qu'il ne veut pas sacrifier au rituel du biopic, en cochant une case à chaque fois qu'un épisode connu de la pauvre légende du peintre a été porté à l'écran. L'ambition est autre : employer les moyens de la fiction historique (les costumes, les décors et – surtout – la langue) pour susciter l'illusion d'une vie organique, qui baigne dans les odeurs et les couleurs de Londres au milieu du XIXe siècle.
Il y parvient avec une grâce mélancolique et un humour irrésistibles. En Timothy Spall, Mike Leigh a trouvé l'interprète idéal, un acteur qui ne se soucie ni de séduire ni de convaincre, tout occupé qu'il est à habiter son personnage. Le rythme ample du scénario permet de faire durer les séquences jusqu'à ce qu'il en émerge une vérité, humaine et artistique. Certaines ne prennent pas leur sens tout de suite, comme ce dialogue entre Turner et un vieux marin qui a servi sur un navire négrier. Plus tard, d'autres moments finiront de balayer le stéréotype d'un artiste uniquement préoccupé des couleurs du ciel et de la mer.
COMPULSION
Le scénario procède aussi par itération : en contrepoint des vagabondages artistiques de Turner, Mike Leigh filme avec compassion la solitude et la déchéance de sa servante, qui porte le poids des péchés de son maître (Leigh a toujours été fasciné par le malheur féminin, de Naked à Another Year). Au fil des séquences émerge le mystère central du film : certains artistes le sont parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Le cinéaste n'explique pas pourquoi le fils d'un barbier, que rien ne destinait aux arts, est devenu un géant créatif, mais il met en scène la lutte permanente entre le poids du quotidien, de la société et cette compulsion. Il arrive que des trêves soient conclues (la séquence qui montre Turner triomphant sur Constable est exquise), mais le prix à payer reste le même : la solitude.
Grâce à Dick Pope, son chef opérateur, Mike Leigh a réussi à trouver un passage entre la photographie et l'art du peintre, qui reposait sur l'atténuation, voire la dissolution des formes. Les ciels anglais, les brumes londoniennes, les couchers de soleil sur l'estuaire de la Tamise gardent une réalité palpable, tout en effleurant le mystère de la peinture de Mr. Turner.
Film britannique de Mike Leigh avec Timothy Spall, Marion Bailey (2h29). Sortie en salles non communiquée.
« Timbuktu » : contre les djihadistes, la résistance par l'art et la vie
LE MONDE - 15.05.2014
Sélection officielle – En compétition
Le premier moment fort du Festival a eu lieu mercredi 14 mai, le soir, en salle Debussy, alors que la cérémonie d'ouverture battait son plein dans le théâtre Lumière voisin. Dans cet antre où ils avaient découvert, quelques heures plus tôt, le spectacle inconsistant de Grace de Monaco, les journalistes ont été cloués à leur fauteuil par Timbuktu d'Abderrahmane Sissako. Depuis Bamako (2006), le Mauritanien n'avait tourné que des courts-métrages. C'est donc avec autant d'espoir que de fébrilité qu'on attendait le film du seul représentant de l'Afrique en compétition officielle. Solaire, plastiquement reversant, d'une puissance d'évocation féroce, il a comblé toutes les attentes.
Comme son titre l'indique, et bien qu'il ait été tourné dans une petite ville mauritanienne à la frontière du Mali, Timbuktu se déroule censément dans la ville de Tombouctou. Ce que le titre ne dit pas, c'est que l'action a lieu en 2012, quand la ville vient de tomber aux mains des milices djihadistes. Le film est né de la colère que la guerre malienne a inspirée à l'auteur, et de la découverte d'un fait divers atroce : la lapidation à mort de deux jeunes parents, dans la petite ville d'Agelhok, au prétexte qu'ils n'étaient pas mariés. Ce crime n'est pas le point de focalisation du film. Il a inspiré une scène d'une violence sèche, effroyable, mais qui n'est qu'un élément du tableau choral que Sissako fait de la vie à Tombouctou au moment précis où les djihadistes cherchent à l'étouffer.
UN FILM DE RÉSISTANCE
Cette tension entre puissance de vie et force de mort donne au film sa texture de patchwork violemment contrasté. Il s'ouvre sur la course d'une gazelle poursuivie par un pick-up rempli de chasseurs qui la mitraillent. « Ne la tuez pas, épuisez-la seulement ! », crie l'un d'eux. La scène suivante montre des statues sur lesquelles on tire en rafale jusqu'à ce qu'elles tombent. Ce prologue en forme de diptyque pose symboliquement le contexte de ce qui va suivre, celui d'un régime qui veut tétaniser la vie et détruire l'art.
Film de résistance, dans ce que l'expression a de plus noble, Timbuktu glorifie les sentiments de ses personnages et la beauté de leur art. Une vendeuse de poisson se voit imposer de porter des gants par un djihadiste, elle dit tout simplement non. « Coupez-moi plutôt les mains. » Une autre reçoit 80 coups de fouet pour avoir été surprise, chez elle, en train de chanter : elle reprend son chant où on l'avait interrompu pendant son supplice. Le foot est interdit. Qu'à cela ne tienne, les garçons inventent le foot sans ballon…
UNE AFRIQUE CERTES RURALE, MAIS MODERNE ET CONNECTÉE
Cet esprit de résistance se traduit dans la composition des plans de ce grand formaliste qu'est Sissako, plus sublimes que jamais, dans la palette de couleurs sidérante qu'il emploie, dans les merveilleuses musiques qui coulent dans les oreilles comme du miel dans la gorge, dans un bouleversant solo de danse improvisé… Le burlesque inattendu, belle surprise du film, y fait écho d'une autre manière, Sissako présentant les djihadistes comme un ramassis de bras cassés tout juste bons à nourrir des gags absurdes, qui seraient parfaitement inoffensifs s'ils n'étaient pas surarmés. Mais ils le sont et la menace qu'ils représentent gronde en permanence, contaminant de son grincement les scènes d'harmonie, d'amour, de joie qui font l'intensité brûlante du film.
Film fier, Timbuktu montre une Afrique certes rurale, mais moderne et connectée, en prise avec la mondialisation. On peut très bien vivre sous une tente dans le désert et appeler sa vache GPS. C'est ce qu'a fait la famille de Touaregs magnifiques dont le sort tient lieu de fil rouge scénaristique. Dans cette manière qu'il a de montrer le quotidien dans sa matérialité la plus nue – de faire comprendre le stress du berger quand le troupeau se met à dévaler une dune, la difficulté qu'il y a à marcher sans trébucher quand on porte une djellaba trempée… – tout en y distillant une fantaisie débridée, Sissako se pose en héritier de Djibril Diop Mambety, grand poète révolté du cinéma africain. Comme lui, il trouve dans sa rage la force de faire une œuvre abrasive, rayonnante, qui est aussi un grand film politique.
Film malien d'Abderrahmane Sissako avec Ibrahim Ahmed, Toulou Kiki. (1 h 37). Sortie en salles non communiquée.
« Le Meraviglie » : éleveurs d'abeilles, faiseurs de merveilles
LE MONDE - 19.05.2014
Sélection officielle – En compétition
La destruction de la culture fait partie d'un « packaging » néolibéral dont l'Italie a été très tôt le laboratoire européen. Au cinéma, ou ce qu'il en reste si l'on pense à ce que fut le septième art dans ce pays, de belles résistances existent encore. Chez les derniers grands maîtres (Bertolucci, Bellocchio, Moretti), mais aussi dans un courant qui se ressource en puisant ses forces vives dans une approche documentée de la réalité. Ce sont des pépites isolées, qu'on découvre de loin en loin, chez Vincenzo Marra (Vento di Terra, 2004), Pietro Marcello (La Bocca del Lupo, 2010), Tizza Covi et Rainer Frimmel (L'Eclat du jour, 2014).
L'une des dernières à avoir été découvertes, en 2011 avec un premier long-métrage intitulé Corpo celeste, se nomme Alice Rohrwacher. Son cinéma se construit en lien direct, mais sans la moindre pompe ni vanité, avec les grandes questions qu'on vient de mentionner. Quel sens donner à sa vie dans un monde qui n'offre plus de modèle autre que celui de l'individualisme et du profit ? De quel rêve, de quelle foi, de quelle morale se conforter quand l'Histoire et le dogme économique dominant semblent les avoir cruellement disqualifiés ?
UNE HISTOIRE PERSONNELLE
Le Meraviglie, le deuxième long-métrage de cette jeune femme de 33 ans, vient d'être directement promu, chose rare, en compétition cannoise. Présenté samedi 17 mai à la critique, il a de fait émerveillé plus d'un spectateur, parmi le public pourtant le plus blasé du monde. La cinéaste, fille d'un père allemand et d'une mère italienne, puise visiblement dans son histoire personnelle pour asseoir sa fiction. Soit, quelque part au bord d'une mer turquoise entre Ombrie et Toscane, une ferme délabrée où vit une famille nombreuse. Le père, allemand, est un rude gaillard, échoué on ne sait comment en Italie pour y réaliser, suppose-t-on, quelque rêve post-libertaire et écologiste en devenant apiculteur.
Composée de sa femme, d'une amie de la famille et de la malédiction de ses quatre filles qu'il adore, cette petite communauté familiale soumise au joug colérique de ce bon bougre trime pour gagner son pain. Sur les épaules de Gelsomina (clin d'œil à La Strada de Fellini), adolescente timide et fille aînée, privée d'à peu près tout ce qui fait les plaisirs de son âge, repose une bonne partie de cette tâche. Mais les temps sont plus durs que jamais aux porteurs d'utopie, et il faut durement en rabattre.
UNE PETITE COMMUNAUTÉ TENDRE, SOLIDAIRE ET FARFELUE
Vient alors à passer dans le village une émission de télé-réalité, « Le pays des merveilles », qui sillonne le paysage berlusconisé du pays pour agiter, tel un fantôme de plus, le colifichet des arts et traditions populaires et régionales. Une animatrice déguisée en reine des coquillages, coiffée d'une chevelure à tresses blanches et d'une toge (Monica Bellucci, parfaite), y vante la grandeur conjuguée de la civilisation étrusque et de la saucisse du paysan local. Un concours entre familles du village est organisé pour désigner le meilleur artisan, avec forts émoluments à la clé. Fascinée par l'apparat frelaté de l'émission, Gelsomina intrigue pour que son père s'y présente. Sous le coup d'une menace d'expropriation, le vieil anar accepte, la mort dans l'âme. Une longue nuit commence, très belle, très drôle et très amère à la fois.
On est ici à mille lieues du Reality de Matteo Garrone, découvert voici deux ans dans cette même compétition, qui exploitait un sujet pourtant identique. Le Meraviglie est ce genre de film qui, par sa délicatesse et son intelligence, purifie et dessille le regard du spectateur. Tout ici paraît à la fois très simple sur le plan de l'intrigue et profondément original, car lacunaire et suggestif, dans la manière de la raconter. Son geste de mise en scène évoque une sorte de home movie (plans-séquences, proximité des personnages, sujet familial, couleurs et granulés dignes du super-8) qui restituerait de l'intérieur la vie de cette petite communauté tendre, solidaire et farfelue. Avec, en fond de paysage, le grand désastre d'un monde uniformisé, atomisé, chaque jour un peu plus inaccessible à l'appel d'une société humaine digne de ce nom.
Le plus fort, c'est que le film la fait à sa manière exister, en vertu d'une magie fantasque qui voit un chameau investir le jardin familial, ou des abeilles sortir paisiblement de la bouche d'une adolescente soudain transformée en pythie. Par cette figure oraculaire, ce film doux et splendide nous annonce qu'un autre monde reste possible.
Film italien d'Alice Rohrwacher avec Maria Alexandra Lungu, Alba Rohrwacher, Monica Bellucci (1 h 50). Date de sortie en salles non communiquée.
La nage entre vie et mort de « Still the Water » mérite une Palme
LE MONDE - 21.05.2014
Sélection officielle – En compétition
Cannes tient enfin son chef-d'œuvre. Seule femme réalisatrice à avoir obtenu la Palme d'or (en 1993), la présidente du jury, Jane Campion, a peut-être trouvé celle qui lui succédera au palmarès : la cinéaste japonaise Naomi Kawase.
Comme souvent dans les films des maîtres nippons, les thèmes abordés dans Still the Water sont, de prime abord, d'une grande simplicité. Deux jeunes gens, Kyoto et Kaito, vivent sur la belle île d'Adami, à l'écart des tumultes de la société. Kyoko, la jeune fille, vit des moments douloureux : sa mère, atteinte d'une grave maladie, va bientôt mourir. Le problème existentiel de Kaito est d'un genre différent : ses parents sont séparés, il vit avec sa mère sur l'île, tandis que son père, un artiste tatoueur, s'est établi à Tokyo.
L'un comme l'autre cherchent à comprendre le sens de la vie, l'absurdité de la mort, les ressorts de l'amour. On ne sait si Naomi Kawase est une lectrice d'Albert Camus, mais on retrouve dans ce film admirable quelques-uns des thèmes chers à l'auteur du Mythe de Sisyphe. Comme si l'interrogation de Kyoko – « Pourquoi faut-il que les gens naissent et puis, ensuite, qu'ils meurent ? Je ne comprends pas » – répondait à cette phrase de Camus : « Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu'il m'est impossible pour le moment de le connaître. »
Quelque chose d'extraordinairement apaisant émane de l'art de vivre des habitants d'Adami. Ils vénèrent la nature comme un dieu ; croient qu'au-delà des mers se trouve un pays merveilleux nommé Neriyakanaya, là même où se rendent les âmes des morts.
« Ta maman est rentrée chez elle pour l'éternité », dira à la fin du film Papi Tortue, un vieil homme incroyablement sympathique qui semble, lui, avoir tout compris des secrets de la vie (c'est Fujio Tokita, souvent vu dans des films de Kurosawa et d'Imamura, qui l'interprète).
UNE ÉMOTION DOUCE
D'où vient la grâce de ce film, cette émotion douce qui finit par nous submerger ? Peut-être des sourires des différents acteurs, en particulier Kyoko (Jun Yoshinaga, lumineuse) et Isa, sa mère (Miyuki Matsuda, bouleversante). Quand viendra le temps de dire au revoir à cette dernière – la séquence est admirable –, la famille et les amis réunis interpréteront joyeusement la « danse d'août », manière sur cette île d'accompagner le partant vers la mort.
Tandis que, tel un dieu silencieux, un banian pluricentenaire veille sur Isa, un typhon commence à toucher l'île. Etreint par un lourd secret, Kaito observe cette mer déchaînée qui lui fait tant peur et qu'il considère comme un être vivant. Comme dans ses précédents films, en particulier Suzaku (Caméra d'or à en 1997), La Forêt de Mogari (Grand Prix en 2007) et Hanezu, l'esprit des montagnes (2011), Naomi Kawase s'interroge sur la symbiose entre l'homme et la nature et nous invite à prendre conscience de la fragilité du monde qui nous entoure.
CINÉASTE DE L'ÂME
Film autant d'apprentissage que de transmission, Still the Water rappelle à quel point il est essentiel de tenir compte non seulement du savoir, mais aussi des erreurs de ceux qui nous ont précédés. Combien de temps les splendides forêts d'Amami et les fonds sous-marins qui l'entourent demeureront-ils à l'abri de la cupidité des hommes ? A la fin du film, une machine dotée d'une mâchoire gigantesque entreprend de déraciner des arbres. Peu importe les cycles de la nature : « clac, clac », d'un bruit sec, les dieux meurent un à un.
Moins radicale formellement que Tsai Ming-liang, Naomi Kawase possède néanmoins une science du cadre et de la lumière qui évoque celle du maître taïwanais. Comme lui, elle sait capter la moindre nuance d'un ciel ou d'un regard. Comme lui, elle sait susciter l'imaginaire des spectateurs. Cinéaste de l'âme, Kawase n'hésite pas à tenter de magnifiques travellings (les deux amoureux à vélo) ou de sublimes chorégraphies sous-marines (la séquence de fin).
Ne surtout pas croire que la Japonaise propose une vision extatique et naïve des choses de la vie. C'est tout le contraire. La complexité, parfois même la violence, de certains rapports intimes sont tout sauf édulcorés. Sourire en coin et canne à pêche en bandoulière, Papi Tortue observe la jolie Kyoko. Aime, sois libre, mais reste humble par rapport à la nature ; ne tente pas de lui ressembler. Sachant qu'un jour, nous tous, rentrerons chez nous, pour l'éternité.
Film français, japonais et espagnol de Naomi Kawase avec Nijiro Murakami, Jun Yoshinaga, Miyuki Matsuda (1 h 59). Sortie en salles le 17 septembre.
EN COMPÉTITION
Sils Maria d'Olivier Assayas (France – Allemagne – Suisse).
Saint Laurent de Bertrand Bonello (France).
Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan (Turquie).
Maps to the Stars de David Cronenberg (Canada – Etats-Unis – France – Allemagne).
Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne (France – Belgique).
Mommy de Xavier Dolan (France – Canada).
Captives d'Atom Egoyan (Canada).
Adieu au langage de Jean-Luc Godard (Suisse).
The Search de Michel Hazanavicius (France).
The Homesman de Tommy Lee Jones (Etats-Unis).
Futatsume No Mado (Still the Water) de Naomi Kawase (Japon).
Mr. Turner de Mike Leigh (Royaume-Uni).
Jimmy's Hall de Ken Loach (Royaume-Uni).
Foxcatcher de Bennett Miller (Etats-Unis).
La Meraviglie (La Merveille) d'Alice Rohrwacher (Italie).
Timbuktu d'Abderrahmane Sissako (France – Mali).
Relatos Salvajes (Wild Tales) de Damien Szifron (Argentine).
Léviathan d'Andrei Zviaguintsev (Russie).



