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Dans ses yeux

Posted on September 27 2013, 08:22am

Categories: #isabelle goude

Dans ses yeux

Dans les années 90 à Buenos Aires, Benjamín Esposito, fonctionnaire retraité du ministère de la Justice, reste hanté par le meurtre non élucidé d'une jeune femme, perpétré 25 ans plus tôt, en 1974. Il décide d'écrire un roman sur l'affaire. Alors qu'il effectue un travail de recherche et de mémoire, les souvenirs de l'enquête se mêlent aux réminiscences intimes : Benjamín se souvient également de l'amour qu'il portait à la juge Irene Menéndez Hastings, avec qui il avait tenté d'élucider ce meurtre. En outre, Esposito replonge dans une période sombre de l'Argentine, où l'ambiance était étouffante...

LA CRITIQUE TV DE TELERAMA

Dans l'Argentine de 1974, un flic qui ne croit plus à grand-chose découvre le cadavre violé d'une jeune femme. Il retrouve le coupable. Fin de l'histoire ? Ce n'est pas tant l'identité du meurtrier qui importe que son destin après son arrestation. Voilà qu'il réapparaît soudain, alors qu'on le croyait enfermé à vie, dans un pays où une junte militaire a pris le pouvoir.

On l'avait déjà remarqué dans Le Fils de la mariée, son précédent film : Juan José Campanella a l'art de rendre aimables les personnages qu'il aime. Sans doute parce qu'il en dévoile adroitement les failles, les timidités, les hésitations. Ce qui se passe entre ce flic et sa supérieure lorsqu'ils se rencontrent, et surtout lorsqu'ils se retrouvent, un quart de siècle plus tard, est observé avec une délicatesse amusée ; la tendresse y affleure comme par inadvertance, du grand art. Et puis, de temps à autre, le réalisateur se paie quelques moments virtuoses : ce plan-séquence de plusieurs minutes, notamment, lors de l'arrestation du criminel. Sans oublier le formidable interrogatoire qui suit... — Pierre Murat

"Dans ses yeux" : un détective sur la trace d'un crime et d'un amour passés

LE MONDE - 04.05.2010

En 1974, une jeune institutrice est violée et sauvagement assassinée. En 1999, l'employé de justice qui fut chargé de l'enquête et qui, depuis, est à la retraite, tente d'étouffer son sentiment d'avoir raté sa vie en écrivant un roman qui reviendrait sur cette affaire sordide. Oscar du meilleur film étranger cette année (c'est lui qui a triomphé du Ruban blanc, de Michael Haneke, et du Prophète, de Jacques Audiard, ainsi que de Salle n° 6 - Tchekhov, de Karen Shakhnazarov), ce récit mêlant thriller, malaise sentimental et radiographie politique joue sur deux tableaux.

Argentin d'origine, récemment naturalisé espagnol après avoir travaillé aux Etats-Unis, Juan José Campanella n'opère pas seulement un va-et-vient permanent entre le marasme existentiel contemporain de Benjamin Esposito (le détective d'Etat) et l'évolution de l'enquête qu'il mena jadis. Tout au long des scènes de flash-back, il mène aussi de pair ses difficultés à mettre le criminel en prison et son impuissance à déclarer sa flamme à la belle Irène qui dirige son service.

Cette association du public et du privé n'est pas sans arrière-pensées. 1974, l'année du crime, est aussi l'année de la mort du général Peron, qui dirigeait le pays, et de l'accession au pouvoir de son épouse Isabel, qui sera renversée, en 1982, par une junte militaire. Au-delà du suspense romanesque mené avec brio, il faut lire Dans ses yeux comme une analyse des dénis de justice entretenus sous la dictature, du cynisme dans lequel vécurent certains durant vingt-cinq ans, de la démission ou la tentation de se faire justice eux-mêmes qu'adoptèrent d'autres, de l'art du compromis cultivé par des troisièmes, dont Irène est l'emblème, "raide, conservatrice, guindée", devenue procureur du tribunal en sachant fermer les yeux sur ce qui constitue un outrage à la justice.

Idéaliste et légaliste, Esposito se sera battu toute sa vie avec un juge sans scrupule, prompt à humilier des subalternes sans diplômes, prêt à relâcher un condamné à perpétuité pour en faire un indic des citoyens subversifs. Il aura vu son adjoint, brave type, alcoolique mais incorruptible, se faire mitrailler à sa place par une milice. Il n'aura jamais osé passer à l'offensive, ni en menant bataille sur le plan politique ni en jouant sa carte sur le plan amoureux. L'Argentine aurait eu pourtant besoin de son engagement antifasciste, Irène ne demandait qu'à être détournée du plan conformiste auquel elle semblait destinée.

D'une réalisation classique, impeccablement ficelé, cet étouffant film d'atmosphère décline à loisir le thème de la vérité inscrite dans le regard. Esposito mange Irène des yeux, celle-ci le fixe avec une bienveillance qu'il ne sait pas interpréter comme une attente de sa déclaration. Et c'est à la manière dont l'ignoble Gomez porte les yeux sur son décolleté lors de son interrogatoire qu'Irène démasque en lui l'assassin, le poussant ensuite hors de ses gonds pour le mener à l'aveu. Dans le rôle du fonctionnaire déprimé, Ricardo Darin fait merveille en grande partie grâce à son regard, qui n'est pas sans rappeler celui de Paul Newman.

Sans doute le cinéaste en fait-il un peu trop sur la fin, quand il égrène en accéléré les plans-clés de l'intrigue, ou clôt l'idylle interdite par un tour de passe-passe. Greffé d'une belle scène de poursuite dans un stade de football, Dans ses yeux reste néanmoins un divertissement de qualité, où les personnages secondaires sont passionnants, à l'image du bras droit d'Esposito, caractère extrême interprété par un comédien comique, de l'assassin à la mine égarée, du mari de la victime, errant dans les gares, vengeur discret qui n'abdique jamais. Le film méritait-il de priver Haneke ou Audiard d'un Oscar ? Franchement, ça, on s'en tape !

Film argentino-espagnol de Juan José Campanella avec Ricardo Darin, Soledad Villamil. (2 h 09.)

Dans ses yeux
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