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Plaza Francia

Posted on April 28 2014, 18:57pm

Categories: #isabelle goude

Plaza Francia

Catherine Ringer : gouaille, chignon et bandonéon -

Avec l'album Plaza Francia, paru lundi 7 avril, Eduardo Makaroff et Christophe Müller, deux des fondateurs du groupe Gotan Project, poursuivent leur entreprise de rénovation du tango. Parce qu'il serait insupportable qu'un genre aussi influent et universel ne sombre dans un passé révolu, Eduardo Makaroff, guitariste, auteur, compositeur, en a fait une mission.

A la suite du succès mondial de Gotan Project, l'Argentin de Paris a aussi créé un label de disques, Manana qui a édité avec grand soin les albums de Müller & Makaroff, mais aussi ceux de magnifiques artisans du tango contemporain – Gustavo Beytelmann, Melingo, Caceres… L'homme est savant, il connaît l'histoire et la vie tangueras sur le bout des ongles, tout autant que l'inconscient collectif argentin, qui peut trouver de la jouissance dans la déconfiture, sans jamais s'en accommoder.

LE TANGO N'EST PAS MORT AVEC GARDEL

Le tango n'est pas mort avec Gardel, ni même avec Piazzola. Le rock national, très américanisé, apparu en Argentine à la fin des années 1970, en pleine dictature militaire, lui a porté des coups durs, mais rien ne fut fatal. Dans la chanson La Mission, quatrième titre de Plaza Francia, Eduardo Makaroff se rêve en croisé sous les traits d'une fille des bas-fonds soudain transportée au-delà des océans – la chanson décrit une force mystérieuse qui saisit la dormeuse et la pousse à explorer les profondeurs du tango et à répandre sa puissance à travers le monde.

Qui l'incarne ? Un astre français, Catherine Ringer, devenue ici la chanteuse officielle du groupe Plaza Francia, dont la très longue tournée française débute le 8 avril, avec de nombreuses dates complètes. La Ringer en tanguera ? Pas exactement. « Nous voulions cette fois incurver le tango cancion, le “tango chanté” qui est au centre de nos intérêts vers la pop, le rock. Nous avons cherché à transposer les rythmes, antinomiques. Puis, nous avons cherché une voix féminine, et Catherine s'est imposée. » En rock star.

« Le Gotan Project a projeté le tango sur le dance-floor, explique Eduardo Makaroff. Même s'il y avait des morceaux chantés, le but était de rapprocher cette musique de l'électro, des machines et de la technologie. »

APPRENDRE À DANSER « LA PENSÉE TRISTE »

La Revancha del Tango, premier album de Gotan, commençait par une version éthérée et tranchante de Vuelvo Al Sur, une composition du bandéoniste Astor Piazzola (1921-1992), fer de lance du tango nuevo. Depuis, Müller n'a pas abandonné ses synthétiseurs, mais le projet Plaza Francia est bien acoustique.

Fin mars, le label Because Music, qui a passé contrat avec Mañana et publie Catherine Ringer et les Rita Mitsouko, avait organisé le lancement du disque dans les vastes salons du Chalet du lac, dans le bois de Vincennes – parquet de danse, velours rouge, lustres et candélabres. Chaque semaine, s'y organise une milonga (un terme qui peut désigner une fille perdue ou une session publique de danse). On vient y apprendre à danser « la pensée triste » et verticale du tango, y relever la vitalité du genre. Catherine Ringer étonne alors. Son espagnol est impeccable, elle joue, elle est une magnifique interprète, en hauts talons et châles. Et chignon.

Ringer a dépassé son rôle de star du rock depuis longtemps. Elle aime les mots, les musiques, elle en fait un théâtre. On l'a entendue chanter Piaf, Caetano Veloso, travailler avec le metteur en scène argentin Alfredo Arias, puis, après la mort de son guitariste et mari Fred Chichin, du Nino Rota dans un projet monté avec le Napolitain Mauro Gioia. « Elle a cette gouaille française qui sied au tango, poursuit Eduardo Makaroff. Elle est émue par les paroles, les refrains. Du coup, nous avons commencé à composer pour elle. » Un privilège d'interprète.

ARRANGÉ PAR UN MAÎTRE DU GENRE, LE PIANISTE GUSTAVO BEYTELMANN

Enregistré à Paris, complété à Berlin, où vit le batteur, Earl Harvin, du groupe Tindersticks, Plaza Francia a été arrangé par un maître du genre, le pianiste Gustavo Beytelmann. Trompettes, quatuor à cordes, bandonéon, et Ringer impériale.

Marcia Baila, premier tube des Rita Mitsouko, racontait l'histoire vraie d'une jeune chorégraphe argentine terrassée à Paris par un cancer. Les chansons de Christophe Müller et Eduardo Makaroff (mais aussi de son frère, Sergio Makaroff) adaptent la mythologie du tango au temps présent. La Mano Encima décrit une rupture : l'amoureuse quitte celui qui a levé la main sur elle.

Ces tangos revisités (il y a aussi un boléro, Cenizas) portent en eux la nostalgie de l'exil, celui des Argentins installés à Paris, un sentiment qui n'est pas non plus étranger à Catherine Ringer, fille d'un juif polonais réfugié en France en 1947.

Le Monde - 07/04/2014

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