L'atelier. Oeuvres choisies 1972-2007
jusqu'au 29 septembre 2013, Domaine de Kerguéhennec (56)
Prévue de longue date, cette exposition revêt, du fait de la disparition de François Dilasser en 2012, un caractère rétrospectif dont elle n'avait pas l'intention initialement. Pensée en amitié avec la compagne de l'artiste, Antoinette, qui a partagé en écrivain, l'intimité du peintre dans le quotidien de l'atelier, l'exposition montre des oeuvres qui n'ont cessé d'accompagner l'artiste dans sa recherche picturale. Elle présente depuis le début des années 70, l'itinéraire de l'un des peintres les plus singuliers de sa génération.
L'homme était taiseux, sédentaire, travailleur acharné. Une exposition célèbre ce peintre, dont les oeuvres évoquent la Bretagne et sa passion pour Cézanne et Frans Hals...
Un jour d'octobre, François Dilasser s'est arrêté de peindre. Antoinette, son épouse, ne sait pas pourquoi. Sur l'agenda que tient François et sur lequel il note chaque jour le temps qu'il fait et l'avancée du tableau en cours, il écrit, le 2 octobre 2007 : « Ciel gris toute la journée un peu de pluie l'après-midi toujours peinture noir bleu rouge. » Puis il n'écrit plus rien. François est alors âgé de 81 ans. L'épuisement, pense Antoinette.
François Dilasser est mort cinq ans plus tard. Dans le livre-catalogue édité pour l'exposition que le Domaine de Kerguéhennec consacre à son oeuvre (1) , Antoinette trace son portrait. Elle le décrit. Elle raconte les joies et les souffrances. Elle dit : « Il était réduit à l'état de zombie » lorsqu'il sortait de l'atelier. C'est parce qu'alors « je ne sais plus parler », répond François. La peinture exige une concentration extrême. Elle ronge. Elle use. « Autrement ça ronronne. Il faut sortir tout ce qu'on peut, aller jusqu'au bout », explique encore François. Puis il ajoute à l'intention d'Antoinette : « Parfois, je sens que c'est dangereux. » Ainsi naît l'épuisement.
La mort de François a bouleversé l'ordonnance de l'exposition prévue depuis longtemps. Antoinette a souhaité qu'elle soit à la fois rétrospective et intime — surtout intime. Répartie entre le château et les écuries, commençant par la fin (les Nuages, de 2006-2007) et s'achevant par le début (les Promenades côtières, de 1972), elle ne montre, à une exception près, que des tableaux provenant de l'atelier du peintre. Car Dilasser conservait des oeuvres de chacune de ses périodes. Ce sont des jalons. Rangés dans un coin de l'atelier, ils lui rappellent son parcours, son évolution, sa vie, la quête passionnée de soi qu'il traduisait ainsi : « En peignant, je cherche à retrouver ma propre naissance. » De Lesvenen, où il est né, à Lesvenen, où il est mort, François Dilasser n'a pas bougé. Il est des peintres nomades ; il en est aussi d'autres, casaniers. Quelques pins, une carrière, un ruisseau et une montagne ont suffi à Cézanne. Dilasser, lui, observait les rochers, la mer, un bout du Finistère et le ciel, si gris ce 2 octobre. Mais leurs regards embrassent le monde.
L'exposition consacre une salle aux recherches que le peintre mena à partir des Baigneurs et des Baigneuses de Cézanne, entre 2001 et 2004. Quel but poursuit-il ? On ne peut comprendre la peinture qu'un pinceau à la main, disait Bissière, premier grand amour de François, dont on décèle encore l'influence dans les Promenades côtières (la fragmentation du paysage). Qu'a donc voulu comprendre Dilasser en ces Baigneuses, sinon la peinture, un peu plus ? Sur du papier, à l'encre (appliquée au tournevis !), au crayon, à l'acrylique, il copie, s'imprègne de la composition, du trait, puis déconstruit, isole les teintes cézanniennes, insère peu à peu des signes dilasseriens (l'arbre à grosses feuilles qui ressemble à l'arbre « médiéval » de Jean-Pierre Pincemin, et le rocher), et finit par reconstruire ses propres baigneuses — forcément maritimes.
La peinture ne s'invente pas, elle se transmet. Cette transmission débute souvent par une soumission, la copie. Le processus réclame un peu de modestie. Dilasser n'en manque pas : modeste et taiseux, dit-on — « François n'est pas bavard », confirme Antoinette. Il s'inspire donc des anciens, mais à sa manière, d'un trait faussement naïf, à la fois tendre et grotesque. Il s'éprend des Régentes de l'hospice de vieillards de Haarlem, tableau peint par Frans Hals en 1664, parce qu'il trouve aux vieilles femmes des têtes de « guenons macabres ». La série commence en 1993. Elle comporte quelques merveilles, en particulier le grand tableau rouge exposé au fond des écuries. On y voit la dureté et la méchanceté de ces bourgeoises aigries, que laissait transparaître Frans Hals, transformées par Dilasser en attributs simiesques. On y voit aussi, transfigurant les allures de sorcières des bigotes grimaçantes, un très élégant jeu de rouges et de noirs, à la périphérie, rehaussé par un orange lumineux.
François Dilasser était un collectionneur éclairé de ses propres oeuvres. En témoignent, dans les écuries, les quelques exemplaires choisis des principales séries du peintre : les Planètes à plumets, de 2000-2006 (on pense encore à Jean-Pierre Pincemin, avec lequel Dilasser entretient une parenté picturale) ; Les Mains (des poings !), commencées après les Régentes ; Les Têtes (des gueules !), sans cesse remodelées depuis 1982 ; les grands Personnages (ou Les Pèlerins), de 2001 ; et les terribles Veilleurs, apparus en 1991. Ces derniers proviennent de l'observation des rochers — et peut-être aussi des petites maisons de granit brutalisées par le vent soufflant sur les Abers. Pendant que la couleur explose dans les Régentes ou dans les Bateaux-feux, les Veilleurs se présentent comme des variations en noir et blanc. Avec eux, le peintre unifie le motif jusqu'alors fragmenté en cases (Bissière, et le souvenir des prédelles des grands retables italiens), et se révèle plus dramatique, plus tendu, plus angoissé que dans ses oeuvres précédentes. Avec eux, Dilasser ose devenir Dilasser.
Mais une singularité n'existe jamais seule. Elle s'inscrit dans une histoire. Celle de Dilasser se caractérise par ce que Dubuffet appelait « le respect des spontanéités ancestrales de la main humaine quand elle trace ses signes » — l'enfance de l'art, en quelque sorte. C'est une aventure poétique, une tragi-comédie. François y ajoute un peu de son ironie. Les grands Pèlerins tournent le dos ; les Régentes ricanent ; les Veilleurs inquiètent. Même son Mouton braille (1998). Et, un jour pluvieux d'octobre, le peintre ne peint plus. — Olivier Cena - Télérama - 7 août 2013



