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Ezra et David Nahmad

Posted on August 16 2013, 20:49pm

Categories: #isabelle goude

Ezra et David Nahmad

Les Nahmad, marchands d'art en stock

- LE MONDE - 15.08.2013 -

Ils sont les marchands d'art les plus actifs et les plus secrets du monde. Enfin, secrets, de moins en moins : depuis peu, la famille Nahmad lève progressivement le voile sur ses impressionnantes collections. Une première fois en octobre 2011, au Kunsthaus de Zurich, où furent montrés près de 120 tableaux leur appartenant, des Picasso, des Matisse, des Léger, des Miro, des Mondrian, mais aussi six Kandinsky, sept Modigliani...

Ils récidivent cet été, avec suffisamment d'œuvres pour remplir deux musées : celui de Sète, avec un ensemble du XIXe siècle, allant de Corot – dont un superbe portrait, La Méditation de 1840 – et Courbet – Les Cribleuses de blé de 1853 – aux symbolistes Gustave Moreau et Odilon Redon, en passant par les impressionnistes : 65 œuvres en tout (au Musée Paul-Valéry, jusqu'au 27 octobre) ; et le Grimaldi Forum à Monaco, qui expose un choix de leurs Picasso, 116 tableaux et dessins, excusez du peu !

Une collection, ou un stock ? Les deux, sans doute. Mais d'abord une histoire peu banale, sorte de saga familiale, qui débute à Alep, en Syrie, en 1895 avec Hillel Nahmad, un banquier qui s'installa en 1945 à Beyrouth. Parmi ses nombreux enfants, Joseph, Ezra et David. Le premier s'installe à Milan, y fait des affaires et collectionne les jeunes artistes italiens. Avec un certain flair, puisqu'il achète très tôt Lucio Fontana ou Arnaldo Pomodoro, mais aussi le peintre cubain Wifredo Lam, qui vivait alors en Italie, et Giorgio De Chirico.

Puis il perd toute sa fortune, et un gros bout de celle de son père, dans un krach boursier. Un mal pour un bien, puisque c'est à cette occasion, en revendant avec profit la collection de Joseph, que les trois frères Nahmad prennent conscience des possibilités offertes par le marché de l'art.

Ezra et David Nahmad

LE SENS DU COMMERCE

Comme leur frère aîné, Ezra et David ont le sens du commerce : enfants à Beyrouth, ils vendaient des romans anglais aux marins américains. Jeunes hommes à Milan, ils proposaient des tee-shirts aux supporteurs de football du stade de San Siro, imprimés en urgence à la mi-temps, quand les résultats du match semblaient acquis. Pour s'initier à l'art, ils prennent conseil auprès des grands galeristes parisiens de l'époque, Daniel-Henry Kahnweiler, ou Aimé Maeght. Le premier leur confie des œuvres de Picasso, le second de Braque, ou Miro, qu'ils vendent en Italie où ils se constituent un réseau de collectionneurs.

Puis ils s'étendent, ouvrent une galerie à New York en 1971, prospectent les Etats-Unis, l'Europe, et surtout l'Asie, et bénéficient de l'engouement des Japonais pour l'art impressionniste et moderne au début des années 1980. Surviennent l'éclatement de la bulle immobilière japonaise, qui soutenait les achats nippons, et le krach du marché de l'art de 1990, un des plus longs que le secteur ait connu.

Ezra et David Nahmad

De vendeurs, les Nahmad deviennent acheteurs, et s'imposent comme les plus gros intervenants, et les plus réguliers, sur un marché déprimé où ils raflent des chefs-d'œuvre à – relativement – bas prix : "Entre 1990 et 1997, nous étions pratiquement les uniques acteurs en salles des ventes", raconte, dans le catalogue de l'exposition monégasque Helly Nahmad, fils d'Ezra, qui dirige une galerie à Londres et fait depuis quelques années les meilleurs accrochages de la Foire de Bâle. "Nous pouvions acheter la moitié d'une vente, ou même la totalité."

Forbes évalue le stock des Nahmad entre 4 000 et 4 500 œuvres, estimées globalement à 3 milliards de dollars (4 milliards selon le Financial Times, soit 3,01 milliards d'euros). Elles sont conservées pour l'essentiel dans les entrepôts sécurisés de la zone franche de l'aéroport de Genève. Helly – appelons-le le Londonien, pour le distinguer de son cousin aussi prénommé Helly, qui tient la galerie new-yorkaise et a eu récemment maille à partir avec la justice (le FBI le soupçonne d'organisation de jeux et de paris clandestins, mais aussi de blanchiment – estimait, dans une interview accordée à The Art Newspaper en 2011, la collection à plus de 3 000 œuvres, pour 90 % des tableaux – même si leur goût pour les sculptures de Giacometti n'est un secret pour personne, dont 200 ou 300 sont, dit-il, "de qualité musée".

Ezra et David Nahmad

LE MARCHÉ DE L'ART A CHANGÉ

Mais pour son oncle David, qui s'exprime dans le catalogue de l'exposition sétoise, "le nombre ne signifie rien. Nous avons par exemple 1 500 tableaux du XIXe siècle italien, provenant d'une collection que nous avons achetée chez Christie's en 1979. Mais le nombre ne veut rien dire car, tous ensemble, ils valent moins qu'un Picasso". Et puis, à l'entendre, on a la curieuse impression, peut-être pas tout à fait injustifiée, que le marché de l'art pourrait tourner avec eux seuls : "J'ai racheté il y a deux semaines un Matisse que j'avais vendu il y a vingt-cinq ans. J'avais acheté ce Matisse, qui vient de la collection Renand, pour 2 millions de dollars en 1987. Aujourd'hui, je l'ai payé 5 millions de dollars. Ça a été un grand moment d'émotion, une joie intense, de retrouver cette œuvre."

Cependant le marché de l'art a changé. D'autres intervenants, des Etats, comme le Qatar, y interviennent avec des moyens plus considérables. Or, ce qui rendrait les Nahmad presque sympathiques aux yeux des amateurs d'art, c'est qu'à eux, on ne peut pas vendre n'importe quoi. Inutile, par exemple, de leur parler de Murakami. David encore : "Je ne suis pas favorable à la spéculation qui a envahi le marché de l'art. Il n'y a plus de vraies valeurs, il n'y a que le commercial (...). Aujourd'hui, il n'y a plus de passion. Autrefois, quand on allait à Drouot pour une vente importante, on voyait de vrais amateurs. Aujourd'hui, on voit surtout des calculateurs. Ils connaissent Picasso, mais pas Braque..."

Et d'ajouter, ce qui ne manque pas de sel : "Nietzsche disait que lorsqu'une chose a un prix, elle n'a pas de valeur. C'est la dimension intellectuelle d'une œuvre qui lui donne sa valeur ; ce ne peut être l'inverse."

Ezra et David Nahmad
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