Après avoir passé des grilles gigantesques, le visiteur doit traverser des hectares de pelouse impeccable où paissent des daims blancs au milieu d'arbres aux essences diverses. Se dresse alors un château du XVIIIe siècle de pierre grise, surmonté de quatre clochetons où se tient l'exposition "Houghton Revisited". Et c'est bien d'un retour au bercail dont il s'agit, puisque 71 chefs-d'œuvre de la peinture européenne, sans compter des dessins et de l'argenterie, ont quitté les plus grands musées au monde, en particulier l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, pour retrouver, le temps d'un été et dans la mesure du possible, la place qu'ils occupaient il y a plus de deux siècles : ce château du Norfolk (est du pays). Le résultat est à couper le souffle.
L'initiative de remettre les peintures dans leur emplacement historique revient à un Français qui vit en Angleterre depuis bientôt deux décennies. Thierry Morel, le conservateur de l'exposition, a tout lieu d'être fier d'avoir été le promoteur d'un événement exceptionnel dans l'histoire culturelle des grands domaines aristocratiques. "Nous avons recréé l'une des plus belles collections européennes dans son décor d'origine, qui est resté inchangé depuis des siècles. Le château a été construit avec les œuvres d'art en tête." Le propriétaire des lieux, le marquis de Cholmondeley, a été l'autre cheville ouvrière de ce projet fou.
UNE DES PLUS IMPORTANTES COLLECTIONS PRIVÉES D'EUROPE
Premier chef de gouvernement de Sa Majesté entre 1721 et 1742, Sir Robert Walpole était un collectionneur aux plaisirs jamais assouvis. Ce hobereau enrichi grâce à la spéculation financière avait fait construire ce château de toutes pièces dans le Norfolk pour abriter une partie de ses chefs-d'œuvre. Quand George II lui avait offert le 10 Downing Street, le premier ministre avait installé dans sa résidence officielle plus de 150 de ses tableaux ! Aux murs d'Houghton Hall étaient accrochés des Rembrandt, Van Dyck, Poussin, Lorrain, Vélasquez ou Murillo.
De par leur variété et leur choix, les toiles de maître formaient l'une des plus importantes collections privées d'Europe. Sir Robert Walpole, qui faisait partie de l'establishment protestant, était fasciné par l'art religieux italien, un goût surprenant quand on connaît les discriminations dont étaient victimes les catholiques à l'époque.
Les trois fils de Robert Walpole étaient chargés de parcourir l'Italie et la France, en quête de peintures, sculptures, mobilier ou argenterie. Le père, qui ne s'était jamais rendu à l'étranger, lisait leur courrier avant celui de ses ministres.
L'héritage de Sir Robert sera dilapidé par son petit-fils qui, criblé de dettes de jeu, charge Christie's de vendre la collection en 1779. Catherine II de Russie saisit l'occasion et rachète tous les tableaux mis aux enchères pour garnir les murs de l'Ermitage. Seuls les portraits de famille échappent à cette razzia.
TROIS ANNÉES D'EFFORTS SANS RELÂCHE
Il aura fallu à Thierry Morel beaucoup de ténacité et de patience pour rendre à Houghton Hall sa splendeur d'antan. Trois années d'efforts sans relâche ont été nécessaires pour concrétiser ce rêve improbable. Malgré l'ampleur de la tâche, le conservateur disposait de plus d'un atout.
Tout d'abord, grâce à son poste de directeur de la Fondation de l'Ermitage au Royaume-Uni, il avait des contacts au plus haut niveau en Russie. Le docteur en histoire de l'art s'est transformé en diplomate pour convaincre l'Ermitage de lui prêter 45 toiles qui jadis se trouvaient à Houghton Hall. "Jamais auparavant les plus grands musées au monde n'avaient confié de tels chefs-d'œuvre à une propriété privée", souligne l'expert français.
Ensuite, il lui fallait trouver des sponsors, ce qui ne va pas de soi en ces temps de contraction des budgets de mécénat. Très actif en Russie par le truchement de son association avec Rosneft, le pétrolier BP a accepté de délier les cordons de la bourse. Le prince Charles, visiteur régulier d' Houghton Hall, assure la présidence d'honneur de l'exposition.
UN CATALOGUE VIRTUEL
La logistique s'est avérée un parcours du combattant. Thierry Morel disposait des inventaires des œuvres et des plans de leur emplacement, découverts dans le bureau de Robert Walpole. Les murs ont dû être inspectés par des spécialistes pour garantir l'accrochage de certaines toiles pesant plus d'une demi-tonne. L'installation de caméras, la création d'une salle d'exposition et d'un café, l'assurance d'Etat et l'immunité contre les saisies exigées par les musées russes étaient autant d'obstacles à franchir. Il a fallu enfin publier un catalogue virtuel en vue d'assurer la pérennité de l'entreprise.
A la fin de la visite, il est difficile d'imaginer que ces œuvres ont quitté le château depuis plus de deux siècles. Il faut toutefois rendre hommage à la prescience de Catherine II la Grande : dix ans après la vente, un incendie détruisait la grande galerie d'Houghton Hall qui accueillait plus de la moitié de la collection !
Le Monde - 16 août 2013 -
Lord Cholmondeley, l'aristocrate mécène
Le Monde - 16 août 2013
Lord Cholmondeley (prononcer Chomley) aime se présenter comme cinéaste. Le châtelain de Houghton Hall, 53 ans, a eu un petit rôle dans le film d'Eric Rohmer Quatre aventures de Reinette et Mirabelle (1987) et a dirigé deux longs-métrages. Mais la plus prestigieuse fonction de cet aristocrate de haut lignage demeure son titre de grand chamberlain d'Angleterre représentant le souverain au Parlement. Il a hérité, en 1986, du titre nobiliaire de septième marquis de Cholmondeley. Et c'est au nom de cette distinction qu'il se réjouit du retour temporaire de la collection Walpole : "J'imaginais ce que cette collection avait représenté. Je rêvais de cette réunion mais je n'ai jamais cru que cette entreprise allait se concrétiser."
GRATIN DU MONDE ARTISTIQUE LONDONIEN
En 1797, à la mort d'Horace Walpole, sans descendant, la maison passe par mariage à la famille Cholmondeley basée à Malpas, dans le Cheshire, non loin du Pays de Galles. Houghton Hall est aujourd'hui le siège de la famille.
Les Cholmondeley sont proches de la royauté. La visite privée de l'exposition qu'a effectuée la reine à la fin juillet atteste de ces liens. En 1726, George Ier avait octroyé la Jarretière – le plus prestigieux des ordres de chevalerie – à Robert Walpole, qui n'était pourtant pas, à l'époque, aristocrate. Le prince Charles, président d'honneur du projet, a écrit dans le catalogue : "On peut facilement imaginer Sir Robert Walpole revenant d'une partie de chasse en recevant ses alliés politiques à l'écart des oreilles attentives du roi."
Epaulé par le conservateur Thierry Morel, le pair du royaume a mobilisé dans cette aventure le gratin du monde artistique londonien : Lord Rothschild, auquel il est lié par sa grand-mère paternelle, Nicholas Penny, directeur de la National Gallery, le couturier Jasper Conran ou l'oligarque russe Alexander Lebedev, propriétaire du quotidien The Independent.
Comment expliquer le succès culturel des grands domaines aristocratiques à l'heure de l'avènement de la classe moyenne ou de la société multiculturelle ? "Cette demeure est habitée, et c'est là l'un de ses attraits aux yeux du public", insiste Lord Cholmondeley, qui vit à Houghton Hall avec son épouse et ses deux enfants.




