Dans un restaurant de Tel-Aviv, une femme fait exploser une bombe qu'elle dissimule sous sa robe de grossesse. Toute la journée, le docteur Amine, israélien d'origine arabe, opère les nombreuses victimes de l'attentat. Au milieu de la nuit, on le rappelle d'urgence à l'hôpital pour lui annoncer que la kamikaze est sa propre femme. Refusant de croire à cette accusation, Amine part en Palestine pour tenter de comprendre.
LA CRITIQUE TELERAMA LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 29/05/2013
Le docteur Amin Jaafari est un exemple. Parce que c'est un chirurgien de pointe, mais aussi parce que c'est un Arabe israélien. Ce modèle d'intégration est justement récompensé par une Académie israélienne, tandis qu'un attentat dans un restaurant de Tel-Aviv fait 17 morts. Dès le lendemain, la police apprend à Amin que son épouse est l'auteur kamikaze de cet attentat sanglant. Elle le soupçonne même de complicité. D'abord incrédule, le médecin est vite terrassé par le chagrin et l'incompréhension...
Bel abîme de perplexité qu'offre ce premier film très maîtrisé de Ziad Doueiri, réalisateur libanais, qui s'est appuyé sur le roman de Yasmina Khadra. Voilà un cas assez rare, où la situation éminemment complexe de l'antagonisme israélo-palestinien nourrit du cinéma à la fois nuancé d'un point de vue idéologique et solide en termes d'action. Tout près du thriller, surtout dans la première partie, nerveuse, bien rythmée autour d'une série de révélations inattendues. Car, une fois admise la culpabilité de l'épouse, reste à connaître ses motivations. Le film devient vite une enquête personnelle, le veuf se rendant en Palestine pour savoir comment ce projet meurtrier a pu germer dans la tête d'une épouse qui se révèle, peu à peu, une autre personne, une inconnue. Ce voyage lui permet aussi de s'interroger sur ses propres racines, ses rapports familiaux, son parcours... Il vit le geste de son épouse comme une trahison, mais lui-même n'a-t-il pas trahi les siens ? Avec l'histoire de ce couple, ce sont les conflits intérieurs de chacun qui sont sondés et revisités, les choix accomplis, la manière de (se) vivre comme citoyen palestinien et/ou israélien.
Le cinéaste refuse la propagande. Il échappe aux préjugés en montrant deux cheminements tourmentés, plus ou moins heureux, qui reposent autant sur des convictions que sur des intuitions, des sensations, des sentiments. La politique, l'amour et la méditation sont ici inextricablement liés : c'est l'humain que privilégie le réalisateur. Preuve de son courage : L'Attentat a été boycotté et interdit de diffusion par les vingt-deux pays de la Ligue arabe, dont le Liban, terre natale de Ziad Doueri. Sous prétexte que celui-ci a tourné des séquences en Israël et a fait appel à des acteurs israéliens. C'est dire si la cause progressiste est encore loin de faire l'unanimité... — Jacques Morice
"L'Attentat" : l'horreur, restituée dans tout son mystère
LE MONDE | 28.05.2013
Le cinéma, c'est l'un de ses intérêts, fait ventre de toutes choses. Y compris, hélas, de l'attentat terroriste, domaine de l'activité humaine qui a repris, ces derniers temps, du poil de la bête. Il existe donc, d'ores et déjà, une sorte de typologie du film d'attentat qui passe généralement par trois grands moments : la radicalisation d'un personnage, son endoctrinement et son entraînement clandestins, puis la marche aveugle vers le sacrifice et l'explosion. Le meilleur film réalisé sur ce modèle est La Désintégration (2011), du cinéaste français Philippe Faucon.
Ziad Doueiri – réalisateur libanais qui avait quelque peu disparu des radars depuis le succès de son premier long-métrage, West Beyrouth, en 1998 – prend quant à lui la chose à contre-pied. Entamant son film par l'explosion, il le poursuit par une lente remontée en arrière. Il suit en cela la pente du roman homonyme, publié en 2005 par le romancier algérien Yasmina Khadra, qu'il porte aujourd'hui à l'écran. Non sans mal d'ailleurs, l'histoire du film, en amont comme en aval, étant à elle seule une douloureuse épopée.
On saisit d'emblée ce qui distingue ces deux options narratives. Alors que la première adopte un processus, sinon d'explication, du moins de compréhension d'un acte aussi radical, la seconde préfère souligner l'opacité de ce passage à l'acte, saisir le spectateur du mystère et de l'horreur de son accomplissement. Dans L'Attentat, le personnage principal éprouve non seulement avec nous cet effroi, mais vit cette épreuve dans sa chair. Il s'appelle Amine Jaafari, c'est un chirurgien israélien réputé, honoré pour sa valeur, et d'origine palestinienne. Et puis la bombe explose, en plein Tel-Aviv. Les premiers blessés arrivent à l'hôpital, avec des blessures atroces, et le docteur Jaafari est au premier rang pour les soigner.
LÂCHAGE
Alors qu'il est rentré épuisé à son domicile, on l'appelle de l'hôpital pour l'avertir que le corps de sa femme se trouve parmi les victimes. On ne va pas tarder à lui préciser qu'elle vient d'être identifiée comme responsable de cet attentat. Pour Amine Jaafari, c'est un monde qui meurt à ce moment. La dure conquête d'une position sociale pour un citoyen arabe, la sociabilité avec ses concitoyens juifs, sa reconnaissance au plus haut niveau de la société israélienne, son foyer conjugal exemplaire : tout cela vole d'un coup en éclats.
Ce qui s'ouvre en lieu et place de cette réussite, plus fragile qu'il ne le pensait, est infiniment amer et douloureux. C'est d'abord le soupçon de la police à son égard, c'est le lâchage de la plupart de ses connaissances israéliennes, c'est son refus abasourdi et obstiné d'admettre la vérité. C'est enfin, une fois acquise la preuve que sa femme a commis cet acte, l'enquête qu'il entreprend de mener en solitaire pour comprendre les raisons, intimes et politiques, qui ont poussé sa femme à se faire exploser, autant dire à trahir leur couple.
Cette quête est l'objet essentiel du film. Elle conduit Amine à Naplouse, dans la famille chrétienne de sa femme, pour essayer de reconstituer la conversion de celle-ci à l'option terroriste prônée par des groupes radicaux. Mais la famille a peur, les pressions et les menaces ne tardent pas à viser Amine à mesure qu'il se rapproche d'une vérité dont il ne parviendra de toute façon jamais à saisir le sens. Tout au long de ce processus, des retours en arrière réguliers nous montrent la femme d'Amine du temps de leur bonheur, ainsi que sa préparation à l'attentat. En dépit de joliesses un peu superflues, voilà un film honorable, qui laisse le spectateur aussi démuni face au drame que le héros du film.
Jacques Mandelbaum
D'après le roman de Yasmina Khadra.
Yasmina Khadra (en arabe : ياسمينة خضراء) est le pseudonyme de l'écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, né le 10 janvier 1955 à Kenadsa dans le Sahara algérien. Ce pseudonyme est composé des deux prénoms de sa femme.
Son père est un officier de l'ALN blessé en 1958. Il envoie son fils dès l'âge de neuf ans dans un lycée militaire afin de faire de lui un officier. Mohammed Moulessehoul effectue toutes ses études dans des écoles militaires avant de servir comme officier dans l'armée algérienne pendant 36 ans. Durant la guerre civile algérienne, dans les années 1990, il est l'un des principaux responsables de la lutte contre l'AIS puis le GIA, en particulier en Oranie. Il atteint le grade de commandant.
Mohammed Moulessehoul a publié six romans sous son nom de 1984 à 1989 et obtient plusieurs prix littéraires, parmi lesquels celui du Fonds international pour la promotion de la culture (de l'UNESCO) en 1993. Pour échapper au Comité de censure militaire, institué en 1988, il opte pour la clandestinité. Il écrira pendant onze ans sous différents pseudonymes et collaborera à plusieurs journaux algériens et étrangers pour défendre les écrivains algériens. Il optera définitivement pour le pseudonyme de Yasmina Khadra en 1997.
Il démissionne de l'armée en 2000, pour se consacrer à l'écriture et ne révèle son identité masculine qu'en 2001 avec la parution de son roman autobiographique L'Écrivain et son identité tout entière dans L'Imposture des mots en 2002. Or à cette époque ses romans ont déjà touché un grand nombre de lecteurs et de critiques.
Khadra illustre « le dialogue de sourds qui oppose l'Orient et l'Occident » avec les trois romans : Les Hirondelles de Kaboul, qui raconte l'histoire de deux couples Afghans sous le régime des Talibans ; L'Attentat, roman dans lequel un médecin arabe, Amine, intégré en Israël, recherche la vérité sur sa femme kamikaze ; Les Sirènes de Bagdad relate le désarroi d'un jeune bédouin irakien poussé à bout par l'accumulation de bavures commises par les troupes américaines.



