Isolée dans la campagne algérienne, Ouardia pleure la mort de son fils Tarik, militaire assassiné. Pire : c'est peut-être son autre enfant, Ali, dirigeant d’un maquis islamiste, qui aurait commandité le meurtre. Elle est d'ailleurs surveillée par un des hommes d’Ali, amputé d’un bras suite à une explosion. A force de courage, de travail et d’obstination, Ourdia fait revivre son jardin et par la même l'espoir dans cette région désertique. Elle adopte le gardien, victime lui aussi du conflit. L’enfant de Malia, une femme aimée des deux frères, morte en couches, est également le signe que la vie reprend le dessus. C'est alors que Ali, le fils maudit, revient, grièvement blessé…
"Yema" : en Algérie, la vie malgré tout
LE MONDE - 27.08.2013
Dans Barakat !, son premier long-métrage réalisé en 2006, la scénariste et cinéaste Djamila Sahraoui enchaînait le destin de deux femmes algériennes à leur patrie, meurtrie par le terrorisme. Dans Yema, elle livre une nouvelle réflexion sur la violence et ses conséquences sur les femmes. Dans cette histoire aride où vie et mort se défient, le féminin irrigue de nouveau un récit terrien, rattrapé par la politique.
Yema signifie "mère" en arabe et, par ricochet, "mère patrie". Djamila Sahraoui a choisi d'incarner cette figure allégorique dans un film épuré, avec une grande économie de moyens et de dialogues. Situé en Kabylie, où la cinéaste a grandi, son film met en scène Ouardia, une paysanne algérienne qui revient enterrer son jeune fils militaire dans son ancienne maison, laissée à l'abandon.
Dès la scène d'ouverture, la femme, qui transporte la dépouille de sa progéniture, se mesure à une nature hostile. Son cheminement, sous un soleil accablant, se mue en un pénible chemin de croix. Déterminée à offrir une sépulture à son fils, elle se heurte à la rocaille, qui résiste à ses coups de pelle obstinés. Mais, accablée de douleur, Ouardia s'acharne contre cette terre devenue inhospitalière. Une lutte va s'engager entre la femme et cette terre contaminée par la mort, à laquelle elle va redonner vie, grâce à ses plantations.
Dans son entreprise, elle est aidée par un jeune garçon amputé d'un bras à la suite d'une explosion. Elle l'adopte peu à peu, malgré ses réticences, voyant en lui une victime, comme elle, du terrorisme. La présence de ce gardien, elle la doit à Ali, son fils aîné, qui l'a dépêché auprès d'elle pour la surveiller.
LA PERTE ET LE DEUIL
A la tête d'un maquis islamiste, le fils honni revient avec un bébé qu'il confie à sa mère. L'enfant est celui d'une femme morte en couches, que les deux frères ont aimée. C'est d'ailleurs peut-être leur rivalité qui est à l'origine de la disparition du fils cadet, soupçon que le film n'élucidera pas.
Cette lutte fratricide se superpose à celle d'un pays qui fut livré à la guerre civile pendant la "décennie noire", opposant à partir des années 1990 les militaires algériens aux groupes islamistes, encore présents en Kabylie. Yema est donc un film de résistance, situé du côté des mères qui ont enduré la perte et le deuil pendant ces années de cendres. Le film parle de cette meurtrissure que rien n'apaise, à part la vie elle-même, qui finit par reprendre ses droits.
C'est avec beaucoup de force et de courage que Djamila Sahraoui campe ce personnage de mère, dure comme la pierre, dans un film aussi peu amène que son héroïne. A la sécheresse succède pourtant la fertilité. De cette terre aride et désolée où Ouardia est venue épancher sa peine naît un jardin florissant. Mais le cœur de la combative génitrice, lui, s'est bien tari.
Film algérien de Djamila Sahraoui avec Djamila Sahraoui, Samir Yahia, Ali Zarif (1 h 30)
LA CRITIQUE TELERAMA LORS DE LA SORTIE EN SALLE DU 28/08/2013
Casser les cailloux. Creuser la terre. Ouardia, paysanne algérienne, répète ces gestes encore et encore. Chaque jour, dans la ferme isolée qu'elle occupe dans la montagne. Un soir, pour y enterrer son fils, un militaire tué par les islamistes. Elle est persuadée que c'est son autre garçon, membre du maquis extrémiste local, qui l'a assassiné... Le décor est d'une majesté antique. Et avec sa douleur sans larmes et son visage tanné, Ouardia fait penser à une héroïne de tragédie grecque. Djamila Sahraoui, la réalisatrice, l'interprète avec la rage contenue et la puissance d'une Erinye moderne. A la croisée des chemins. Entre vengeance et pardon... Lorsque le fils honni revient, il ravive sa méfiance vis-à-vis d'un jeune moudjahid chargé de la protéger — ou de la surveiller. Mais aussi son amour pour un bébé, né au maquis. Entre ces personnages, dans le huis clos de ce coin de montagne, naissent des relations complexes et subtiles, à la fois douces et violentes. La force de ce film magnifique est de leur donner du temps, au gré des gestes du quotidien, pour se transformer et guérir. Avant que ne se déploie, inexorable, la fatalité... Djamila Sahraoui a réussi une impressionnante parabole sur les déchirements fratricides de l'Algérie d'aujourd'hui. — Cécile Mury



