"5 caméras brisées" : du jour où Emad a commencé à filmer
Le Monde 19/02/2013
En 2005, alors que son quatrième fils, Djibril, venait de naître, Emad Burnat a acheté une caméra. Ce cultivateur de Bil'in, petit village de Cisjordanie, n'avait pas l'intention de devenir cinéaste. Mais l'objet lui a tant plu qu'il en a fait une extension de lui-même. Et son projet a changé de nature.
Année de naissance de Djibril, 2005 est aussi celle durant laquelle les habitants de Bil'in ont vu débarquer sur leurs terres des topographes israéliens. En plein milieu du village, ces hommes ont tracé un itinéraire pour le futur "mur" qui les séparait de leurs terres cultivables et en transférait la jouissance aux habitants de la colonie juive voisine de Modi'in Illit. Sans s'en douter, ils ont ainsi ouvert la voie à une des plus durables, des plus obstinées et des plus efficaces campagnes de résistance non violentes à la politique du fait accompli menée par les Israéliens pour étendre leur implantation territoriale. Après cinq années de mobilisation, les gens de Bil'in ont obtenu que la Cour de justice israélienne décrète le tracé illégitime et en ordonne la révision, en leur faveur.
Le temps qu'il ne passait pas chez lui à filmer sa famille, Emad Burnat le passait, pendant ces années, aux côtés des villageois, avec ses amis qui manifestaient infailliblement tous les vendredis, organisant toutes sortes d'actions auxquelles se sont progressivement associés des militants du monde entier. Il filmait tout ce qu'il pouvait, changeant de caméra chaque fois que la sienne finissait démolie par un militaire israélien. Il en usera cinq au total, en cinq ans, dont il expose les cadavres dans la scène inaugurale du film.
Filmer, pour Emad Burnat, était la meilleure manière de participer à la mobilisation. Tout en créant les archives de cette lutte, son action consolidait la solidarité des villageois, notamment lors des projections collectives qu'il organisait. L'idée d'en faire un long-métrage ne vient que tardivement, après la mort d'un de ses compagnons, tué par une balle israélienne.
Pour l'aider à construire son récit, Emad Burnat a fait appel à l'Israélien Guy Davidi, un documentariste militant, familier de la mobilisation de Bil'in. Le film qu'ils ont coréalisé est formidable.
Sa qualité première, qui le distingue de la masse de films sur la lutte entre l'armée israélienne et les populations palestiniennes, tient à sa temporalité. Cinq ans, c'est une belle durée pour donner la mesure concrète du pourrissement de la situation dans les territoires occupés et de ses effets sur la vie des Palestiniens. Mais elle diffère selon que l'on considère le spectacle tristement banal de l'armée israélienne harcelant les populations, ou celui, bouleversant, d'un enfant qui grandit sous nos yeux et que la violence dans laquelle il baigne - on le voit dans sa chair - façonne en profondeur. A 3 ans, les mots "armée" et "mur" font partie des premiers qu'il prononce. A 5, il demande à son père pourquoi celui-ci ne part pas tuer des soldats israéliens avec un couteau, pour venger la mort de son ami...
Les jalons de la vie du petit Djibril, les opérations d'agit-prop, dont l'intelligence et l'inventivité produisent immanquablement les mêmes effets, aveuglément répressifs, la voix off, accablée mais jamais résignée, du réalisateur donnent au film une forme de journal intime poétique. 5 caméras brisées a été primé à Sundance, à Jérusalem, au festival du Cinéma du réel et dans une quinzaine d'autres festivals. Aujourd'hui, il concourt pour l'Oscar du meilleur documentaire. (le Monde 19/02/2013)
LA CRITIQUE TELERAMA lors de la sortie en salle du 20/02/2013
Cinq ans durant, Emad Burnat, petit paysan de Cisjordanie, a filmé la lutte pacifique de son village contre l'édification d'un mur de séparation par les Israéliens. Censé protéger les colons de toute infiltration terroriste, ce mur spolie surtout Bil'in de la moitié de ses terres. Manifestations, mobilisation des délégations européenne et israélienne, riposte violente de Tsahal face à des gamins armés de pierres : la caméra capte ce qu'on n'a pas l'habitude de voir, qui se passe d'ordinaire en toute impunité, quand les journalistes sont partis. Diffusé en octobre dans un format resserré (52 mn) sur France 5, le film, dans sa version longue, est nommé aux Oscars 2013. Entrelacs de scènes collectives et intimes, cette chronique à la première personne nous propulse en quasi-immersion et donne à comprendre la permanence du harcèlement, l'usure face à la répression, la banalité de l'arbitraire, la « construction » de la rage. C'est aussi une rélexion sur la transmission entre adultes et enfants parasitée par la brutalité, et un appel à briser le cercle vicieux. — Marie Cailletet
Un film au ton singulier
Le paysan privé de terre s’est, peu à peu, transformé en témoin privilégié, témoin « de l’intérieur » fournissant parfois des images aux chaînes de télévision étrangères. La résistance des habitants de Bi’lin attire beaucoup de journalistes et d’hommes politiques, mais les images d’Emad, accumulées jour après jour, ont un caractère unique et se gardent de toute récupération.
Sa rencontre avec le cinéaste et universitaire israélien Guy Davidi a abouti à ce film au ton singulier : long-métrage documentaire relevant de la chronique villageoise et du combat contre l’oppression, 5 Caméras brisées se préserve toutefois des pièges trop évidents du cinéma militant. S’il est univoque, le point de vue ne manque pas de nuance : à l’authenticité brute des images répond un commentaire en voix off traduisant un mélange de courage et de sensibilité. Emad Burnat a fait l’acquisition d’une sixième caméra. Il continue de filmer.
LA CROIX du 19/02/2013
ARNAUD SCHWARTZ
Film documentaire sur la lutte héroïque d’un village palestinien contre l’installation d’une colonie juive.
Illustration vivante de la lutte du pot de terre contre le pot de fer, 5 caméras brisées montre de l’intérieur, filmé par un habitant de Bil’in, village palestinien de Cisjordanie, comment les autochtones luttent pied à pied contre l’installation d’une colonie israélienne sur leur commune, dont au passage une partie sera arbitrairement confisquée sans l’ombre d’une concertation.
Annexion rendue officielle par la construction d’une clôture gardée par l’armée, qui interdit aux villageois l’accès à leurs champs. S’ils ne font pas le poids face aux blindés, les Palestiniens resteront motivés et pugnaces durant cinq ans, coïncidant avec les cinq caméras que devra acquérir successivement Emad Burnat pour son travail.
Cela donne lieu à l’une des meilleures idées du film. Au début, Emad présente ses caméras détruites (le plus souvent par balle) lors des manifestations. On découvre ensuite en flash-back l’histoire de chaque caméra, accompagnée par les images qu’elle a enregistrées ; celles-ci fournissent la matière des chapitres reconstituant la chronologie des événements.
Il s’agit donc tout autant d’un reportage classique sur une lutte politique émaillée de violence (et même de morts) que d’un journal intime filmé in vivo par un de ceux qui résistent à cette occupation.
On suit la vie familiale de Burnat en parallèle de son combat qui le laissera souvent sur le carreau. Il ne s’agit même pas d’une guerre, ni même d’une guérilla, les Palestiniens n’ayant pour armes que leurs voix, des pierres, des banderoles, et des caméras.
On n’avait jamais évoqué de manière plus intime et précise la question des colonies israéliennes et leurs conséquences sur le terrain. Démonstration éclatante due à un Arabe (Emad Burnat) et à un Juif (Guy Davidi) œuvrant en toute harmonie.
par Vincent Ostria, les Inrocks
le 19 février




