Le musée Guimet est né du grand projet d’un industriel lyonnais, Émile Guimet (1836-1918), de créer un musée des religions de l’Égypte, de l’antiquité classique et des pays d’Asie. Des voyages en Égypte, en Grèce, puis un tour du monde en 1876, avec des étapes au Japon, en Chine et en Inde lui permirent de réunir d’importantes collections qu’il présenta à Lyon à partir de 1879. Il devait par la suite transférer ses collections dans un musée qu’il fit construire à Paris et qui fut inauguré en 1889. Du vivant même d’Emile Guimet cette institution se consacra de plus en plus à l’Asie, tout en conservant une section sur les religions de l’ancienne Égypte, à la suite des expéditions dans diverses régions de l’Extrême-Orient.
Sophie Makariou : "Redonner sa fierté à Guimet"
LE MONDE - 28.08.2013
Sophie Makariou, ex-directrice du département des arts de l'islam du Musée du Louvre, 47 ans, a reçu Le Monde dans son nouveau bureau de présidente du Musée Guimet à Paris, haut lieu des arts et des civilisations asiatiques. Elle a été nommée à ce poste au Journal officiel du 19 août, par Aurélie Filippetti, en remplacement d'Olivier de Bernon, qui dirigeait l'établissement public depuis septembre 2011. La présidente, conservatrice générale du patrimoine, prendra ses fonctions le 2 septembre, au terme d'une grave crise de gouvernance et de souffrance au travail, selon un rapport de l'inspection générale des affaires culturelles (IGAC). Elle veut redonner confiance aux équipes, et réveiller le bel endormi du Trocadéro au profit de tous les publics, alors que sa fréquentation reste modeste au regard de la grande richesse de ses collections.
Après avoir piloté la création du département des arts de l'islam au Louvre dans la cour Visconti, inauguré fin 2012, vous avez été la candidate – malheureuse – à la succession d'Henri Loyrette au Louvre, avant de vous mobiliser sur celle d'Olivier de Bernon à Guimet. Aviez-vous si faim de renouveau ?
Quand on a fait un tel projet, avec une très grande liberté, un vrai moment d'invention, de création, il faut se remettre en question, sans attendre, tout de suite après le "feu d'artifice". Transformer son travail en œuvre.
N'est-il pas difficile de quitter le Louvre en pleine ascension ?
C'est le jeu. J'ai beaucoup fréquenté l'Orient, un autre Orient, je me dis que les choses ont un sens. Je suis très heureuse de mon départ [du Louvre]. J'ai l'air de dire les choses de manière un peu provocatrice, mais comme j'aime cette maison depuis que je suis enfant – j'y venais beaucoup avec mon père –, cela va redevenir un lieu un peu plus secret.
Les difficultés de Guimet ne vous ont-elles pas rebutée ?
Je savais que la situation était compliquée, tout le monde le savait. La question est essentiellement celle de l'envie. Guimet est un lieu que j'ai toujours énormément aimé, où je suis toujours venue, contre vents et marées. Je venais voir toutes les expositions. Je suis une enthousiaste, d'une grande énergie, avec une solide santé. On dit que je suis infatigable. Tout n'est pas noir dans cette histoire. Il y a le potentiel extraordinaire des collections, les plus grandes collections d'art asiatique hors Asie. Ce que l'on a un peu oublié de dire pendant les temps de tourmente.
Quelle est votre feuille de route ?
Très clairement, je n'arrive pas pour être un conservateur de plus au Musée Guimet, j'ai décidé de me mettre au service d'une équipe. L'équipe scientifique est là, efficace, de qualité. Ils ont besoin de moi pour les aider à jouer leur partition tous ensemble. Guimet, c'est le Louvre de l'Asie, le musée national des arts asiatiques, des civilisations de mondes différents. Je souhaite d'ailleurs ajouter "national" à son titre.
Et la priorité ?
Redonner confiance prime. Retrouver une place pour le musée, cela se construit avec toute une équipe. Il y a de très bons spécialistes, il faut leur faire toute la publicité qu'ils méritent. Outre la richesse des collections, on oublie la richesse des compétences. Guimet doit retrouver la place qu'il n'aurait pas dû perdre. Il faut une mise en valeur des collections permanentes avec de petits événements et des parcours.
Reviendra-t-on sur le statut d'établissement public du musée ?
Non, je viens d'être nommée présidente de l'Etablissement public Musée Guimet, son statut n'est pas remis en cause. Ce statut répond à la taille mais aussi aux missions de l'établissement qui couvre un monde gigantesque. L'en dépouiller serait contre productif avec la suppression de ses moyens d'action et d'autonomie.
Un rapprochement avec le Quai Branly est-il d'actualité ?
Ils ont beaucoup de choses à se dire mais ne traitent pas de la même chose. On a tout envisagé après le rapport de l'IGAC. Le ministère a choisi de placer à la tête du musée quelqu'un qui a l'expérience d'un grand projet, celle du mécénat, de la médiation, de la communication, et qui se donne pour mission fondamentale la transmission des savoirs sur les arts de l'Asie. Le programme scientifique et culturel n'a jamais été écrit. C'est stimulant de trouver une situation où il y a tout à faire.
Allez-vous décider de l'organigramme attendu depuis 2004 ?
Il y a des problèmes d'organisation. Il faut mettre en place le bon positionnement des uns par rapport aux autres. On ne s'est pas occupé des problèmes d'intendance. Il faut les traiter. Le climat social n'était pas dégradé, il n'y a pas eu de grève. Il faut faire le chemin avec les équipes, sans rien imposer de façon verticale et brutale. Les solutions naissent du terrain. En interne, il faut donner le sentiment qu'on peut parler. On a rénové l'architecture mais pas tout à fait le reste. Et sans l'humain rien ne marche.
Comment attirer un plus large public ?
Pour sa réouverture en 2001, après cinq ans de travaux, le musée a reçu 800 000 visiteurs. Cela fait du monde pour 4000 m2. Est-ce la vraie jauge de l'édifice ? En 2013, on va enfin dépasser les 300 000 visiteurs. Guimet doit devenir un musée où l'on vient pour préparer son voyage. L'accroissement de l'intérêt pour l'Asie doit nous bénéficier. Notre signalétique est très savante, il faut la rendre plus accessible, accompagner la curiosité des visiteurs. C'est à nous d'être actifs. Et de nous demander si le public comprend ce qu'il voit. Il y a des problèmes de lisibilité dans la répartition des collections. Je vais réfléchir avec Bruno Gaudin, l'architecte qui a conduit la restauration, à la manière de faire évoluer les choses.
Guimet est sorti des écrans médiatiques...
Il faut repenser l'ensemble de la politique de communication et du mécénat. Il faut réfléchir à une vraie politique internationale, choisir nos partenaires principaux, se mettre en ordre de bataille et aller chercher des moyens pour avoir de l'air. Guimet doit devenir un lieu d'échange, un carrefour de compréhension de l'Asie. Il faut rendre sa fierté au musée.
Fréquentation en berne, pagaille managériale : Guimet sous la mitraille
LE MONDE - 04.02.2013
Le Musée Guimet serait-il ce "bateau ivre qui va sombrer", comme le prédit Gilles Béguin, qui a longtemps travaillé place d'Iéna dans ce haut lieu des arts asiatiques ? Par la diversité des œuvres présentées et l'ampleur de sa couverture géographique, de l'Inde au Japon, de l'Asie du Sud-Est au monde himalayen, ce musée des civilisations, né de la volonté d'Emile Guimet en 1889, possède l'une des plus belles collections mondiales sur le sujet.
La crise de gouvernance et la situation de souffrance au travail, que l'établissement public présidé par Olivier de Bernon, depuis septembre 2011, traverse sont d'autant plus graves que sa fréquentation a chuté de moitié en dix ans, au moment où les musées parisiens enregistrent, eux, des pics d'affluence. En 2001, après cinq ans de fermeture pour une rénovation conduite par Henri Gaudin, Guimet recevait 440 000 visiteurs.
En 2002 déjà, il perdait le tiers de ses entrées. Au fil des ans, l'hémorragie s'est installée. En 2012, grâce à deux expositions organisées au pied levé – l'une consacrée au thé, l'autre à Hokusai –, la courbe s'est inversée, et une progression de 15 % est annoncée.
"La grande légitimité scientifique du président est reconnue, précise une source proche du dossier, mais sa faible compétence managériale, l'incapacité à filtrer les conflits de personnes responsables, des paroles malheureuses par dizaines, des mots qui ne passent plus, l'alerte de la médecine de prévention et un dialogue social pollué jusqu'au sein même du ministère de la culture" inquiètent le gouvernement. Interpellée par les organisations syndicales, Laurence Engel, directrice du cabinet de la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, demandait, le 4 octobre 2012, une enquête de l'Inspection générale des affaires culturelles (IGAC), afin d'examiner "la manière dont le président de l'établissement exerce ses responsabilités".
Que dit le rapport de l'IGAC rendu en décembre 2012 à la ministre, et dont Le Monde s'est procuré une copie ? Est diagnostiquée "une crise manifeste et grave, dont les aspects à la fois structurels et conjoncturels, organisationnels et très personnalisés, la rendent particulièrement difficile à dénouer. (...) La situation s'est tellement dégradée" qu'elle prend "un caractère dramatique dans certains cas spécifiques", notent les rapporteurs. Les difficultés d'organisation qui "remontent à la création de l'Etablissement public en 2004 (...) se sont accrues très fortement entre 2008 et 2011, sous la présidence de Jacques Giès", qui avait ouvert le musée à l'art contemporain sans le succès attendu.
L'audition de 60 agents, sur les 159 du musée, "met en évidence à la fois une souffrance réelle qui touche de nombreux cadres (...) et aussi un très grand isolement des agents les uns par rapport aux autres sur fond de désorganisation". Organigramme "non validé" et contesté, services ultra-cloisonnés. Ce manque de communication, "un des dysfonctionnements majeurs de l'établissement", produit "des souffrances souvent liées à des conflits ouverts ou plus larvés avec la direction générale actuelle".
A ce "climat délétère", note le rapport, s'ajoute "l'inquiétude des personnels sur l'avenir et la survie autonome du musée", en lien avec la chute de la fréquentation. Dans ses observations aux rapporteurs, Olivier de Bernon "fait valoir qu'il s'est efforcé de remédier aux situations de souffrance au travail qu'il a pu identifier", dans les services de la communication, des collections, du mécénat, des relations internationales, de la photothèque. Le retour au dialogue social et aux solutions concrètes apaisantes presse. Pour le président, seul sous la mitraille, le risque est gros. Et l'attente des personnels, immense.
Florence Evin





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